Jamais les tensions entre Paris et Alger n’auront été aussi fortes au point que la crise entre les deux pays est la plus grave depuis l’indépendance de l’Algérie. En cause, la reconnaissance de la marocanité du Sahara par Emmanuel Macron en juillet 2024… une ligne rouge pour Abdelmadjid Tebboune qui a entrepris depuis cette date de saborder les relations diplomatiques avec la France qui étaient déjà fragiles. Pour ce faire, tous les moyens sont bons, comme l’atteste «Complément d’enquête» à coups de témoignages probants et de révélations explosives.
Car au-delà des prises de position et des déclarations officielles des politiques, c’est une véritable partie secrète qui se joue depuis plusieurs mois, avec pour terrains de prédilection, les médias et les officines politiques, et pour armes de destruction massives, les rumeurs et les fake news diffusées par la presse algérienne, ainsi qu’un traitement de l’information taxé d’«algérophobe» dans les médias français.
Pour explorer les coulisses peu reluisantes de ce conflit, l’enquête menée par Sébastien Lafargue, Baptiste Laigle, Vincent Buchy et Alexandru Sechilariu donne ainsi la parole à quantité d’intervenants dont les prises de paroles et les témoignages documentent l’escalade des tensions entre les deux pays.
Parmi ceux-ci, le blogueur et opposant au régime algérien Amir DZ, surnom d’Amir Boukhors, victime d’une tentative d’enlèvement et de séquestration par des agents du régime algérien. C’est précisément l’arrestation par la police française d’un agent consulaire algérien impliqué dans son enlèvement qui va entraîner une riposte avec l’expulsion de douze agents diplomatiques français d’Algérie. Témoin principal de cette affaire, l’ambassadeur de France à Alger, Stéphane Romatet, rappelé pour consultation depuis la mi-avril par Emmanuel Macron suite à ces expulsions. Témoignent aussi Maxime Gleizes, le frère du journaliste sportif Christophe Gleizes, incarcéré en Algérie et condamné à sept ans de prison pour «apologie du terrorisme», ou encore, le député LR Julien Aubert, qui fait partie de ceux qui veulent se tourner vers l’avenir en mettant en vestiaire le souvenir de la guerre d’Algérie, au lendemain du vote, fin 2025, par les députés algériens d’une loi faisant de la colonisation un crime d’État.
Lire aussi : Abdelmadjid Tebboune directement impliqué dans les barbouzeries algériennes en France
Pour contrebalancer les avis et apporter un autre son de cloche, les journalistes ont donné la parole à des agents d’influence du régime d’Alger. À l’instar de l’élue franco-algérienne Sabrina Sebaihi, présidente du groupe d’amitié franco-algérien, venue témoigner du fait que l’Algérie est une démocratie (sic), ou encore au recteur de la grande mosquée de Paris, Chems-Eddine Hafiz qui, en sa qualité de proche du président algérien, raconte les raisons de sa brouille avec Emmanuel Macron suite à sa reconnaissance par ce dernier du Sahara marocain.
Parmi les autres intervenants figurent l’ancien ministre Emmanuel Valls, qui analyse la manière dont Bruno Retailleau a géré le «dossier algérien» sous l’angle de sa politisation, ainsi que le producteur franco-algérien Farid Benlagha, qui dénonce, lui, le «trumpisme» de certains médias français, prompts aux amalgames et à la criminalisation d’une population entière.
Quant au journaliste Jean-Michel Apathie — auteur sur RTL d’un parallèle controversé entre les exactions nazies d’Oradour-sur-Glane et les massacres commis par l’armée française en Algérie — il déplore la méconnaissance, en France, des violences et exactions perpétrées durant la période coloniale.
Les récits sont équilibrés, mais les témoignages récoltés par les journalistes auprès d’une élue franco-algérienne et d’un ancien fonctionnaire binational à Bercy, tous deux victimes de pression de la part d’agents algériens, vont mettre à mal les récits policés des défenseurs du régime.
Les élus bi-nationaux, proies idéales des services de renseignement algériens
Au cœur de cette enquête diffusée sur le service public français, une note récente du contre-espionnage dont «Complément d’enquête» a pris connaissance. Celle-ci relate un épisode datant de novembre 2024, faisant état de l’interrogatoire subi au consulat d’Algérie à Créteil, dans une ambiance oppressante, par une conseillère municipale franco-algérienne. L’élue parisienne a ainsi été invitée à s’y rendre pour se voir reprocher, par un agent des renseignements algériens, d’avoir «inauguré une plaque de rue à la gloire du chanteur Lounès Matoub, mentionnant uniquement sa qualité de Kabyle et non la nationalité algérienne», révèle ainsi la note mentionnée dans l’émission.
Pire encore, l’agent en question exige de l’élue binationale «une rectification et un changement de plaque». Mais, face au refus d’obtempérer à cette injonction, l’entretien va prendre une tournure inquiétante. La note du contre-espionnage français révèle ainsi que «sur le ton de la menace, l’agent du renseignement lui a indiqué qu’elle faisait l’objet d’un suivi de la part du consulat en raison de (...) ses connexions politiques françaises, intéressantes pour l’Algérie. Par la suite, il a relancé l’élue plusieurs fois par téléphone, lui enjoignant de revendiquer publiquement son attachement à l’Algérie».
Jointe par les journalistes, la conseillère municipale, sans savoir qu’elle était enregistrée, a confirmé qu’elle avait non seulement été approchée par les services algériens mais qu’elle ne serait pas la seule dans ce cas. «Il y a énormément d’élus locaux qui ont été approchés par les consulats», affirme-t-elle ainsi au téléphone. Et d’expliquer les mécanismes d’un procédé bien rodé qui vise à mettre à contribution la diaspora et toute personne disposant d’une influence politique ou médiatique pour «faire la promotion de l’algérianité, contrecarrer le discours actuel officiel, le discours médiatique qui tape sur l’Algérie». Pour ce faire, détaille-t-elle, «on va rappeler à ces élus qu’ils sont les enfants de l’immigration algérienne, qu’ils sont les enfants de l’Algérie, et qu’ils ont un devoir vis-à-vis de l’Algérie, vis-à-vis de leurs ancêtres, de prendre parti pour l’Algérie. Et puis, s’ils font ça, quelque part, en Algérie on leur promet de leur ouvrir toutes les portes. ‘S’il y a un problème, on sera là pour vous aider, on pourra vous valoriser’...».
Lire aussi : Les sombres secrets de Abdelmadjid Tebboune dévoilés dans une enquête explosive
Quid de Sabrina Sebaihi, députée écologiste mais surtout, députée bi-nationale élue vice-présidente du groupe d’amitié France-Algérie dont le profil coche toutes les cases recherchées par les services algériens? Confrontée au témoignage de l’élue parisienne, Sabrina Sebaihi botte en touche et affirme n’avoir jamais été contactée par les services algériens, ni soumise à aucune demande de ce type. Il n’en demeure pas moins que la députée qui a insisté sur le fait qu’elle considérait l’Algérie comme une «démocratie», balayant d’un revers de la main les résultats burlesques des dernières élections présidentielles, le classement du pays en tant que «régime autoritaire» au 110ème mondial, selon l’indice de démocratie de référence du journal The Economist, fait partie des rares députés à ne pas avoir voté une résolution de mai 2025 qui appelait à la libération de l’écrivain Boualem Sansal, emprisonné en Algérie.
Un autre témoignage va mettre à mal la version de ceux qui crient au complot, celui d’un ingénieur du ministre des Finances, né en Algérie, et recruté par les services secrets algériens. «Tout commence en 2023, l’informaticien sans histoire de 56 ans, se rend au consulat de Créteil pour des démarches administratives. Il est alors tamponné par le fameux agent. Quelques jours plus tard, il aurait livré l’adresse personnelle d’Amir DZ. Et pendant deux ans, il aurait fourni des informations sur une quinzaine d’opposants vivant en France».
Aujourd’hui mis en examen, notamment pour intelligence avec une puissance étrangère, celui que l’on surnomme désormais «l’espion de Bercy», et qui est aujourd’hui libre mais sous contrôle judiciaire, a répondu aux questions des journalistes, avouant ne pas avoir «transmis de mon propre gré» ces informations. «J’avais une menace sur le dos. Mes parents vivent en Algérie», confesse-t-il avant de mettre un terme à l’entretien.
La réaction de l’agence de presse algérienne et l’énigme Xavier Driencourt
La réaction côté algérien n’a pas tardé et a même précédé la diffusion de l’émission. Dans une dépêche d’une violence inouïe, l’agence de presse algérienne a dénoncé «un intitulé racoleur, une promesse de scandale et surtout un nouvel épisode d’une dérive désormais assumée: celle d’un média public qui a troqué l’exigence journalistique contre les thèses les plus rances de l’extrême droite française».
Face aux accusations dont il fait l’objet, le régime algérien se défend, sans surprise, via son agence de presse, en criant au complot. «Ce n’est ni une enquête, ni un travail d’information équilibré, mais une entreprise de désinformation méthodique, où l’Algérie sert de cible obsessionnelle et de fonds de commerce médiatique», s’insurge ainsi l’auteur de la dépêche, pointant du doigt dans un ton grandiloquent «ceux qui ont fait de la haine de l’Algérie leur cheval de bataille, leur marque personnelle, leur business idéologique de caniveau».
Il s’agirait encore une fois de cette «obsession algérienne» qui caractérise une «frange de la classe politique française (qui) a atteint des sommets du ridicule». On fustige une «guerre de l’audience», la recherche du buzz quitte à verser dans «l’abdication morale et la faillite professionnelle». Enfin, on y voit surtout «le symptôme plus profond d’un malaise français, incapable de regarder l’Algérie autrement qu’à travers le prisme du ressentiment, de la nostalgie coloniale et des obsessions politiques internes».
Et pour mieux décrédibiliser l’enquête journalistique et ses invités, l’agence de presse s’emploie dans cette missive à salir les intervenants qui dénoncent les exactions des services algériens et donc du régime de Abdelmadjid Tebboune, taxant leurs témoignages de «récits biaisés, d’approximations grossières et de ‘révélations’ construites sur du sable». Fidèle à son habitude, l’agence de presse n’hésite pas à verser dans l’insulte en s’en prenant en l’occurrence à Amir DZ, qualifié pour la peine de «dealeur de drogue, maître chanteur, analphabète, voyou sans formation ni légitimité intellectuelle», dont la mission manifeste consisterait «à instiller le doute et à pervertir l’esprit de la jeunesse algérienne». En effet, poursuit-on, celui-ci serait «animé par ses propres dérives et son incapacité à se construire une utilité sociale digne», alors même qu’il «exhibe ostensiblement des signes de richesse et ne dissimule nullement le fait d’être entretenu et protégé par les services français». Ainsi, pour justifier le fait qu’aucun représentant de l’État algérien n’ait accepté de prendre la parole dans l’émission, on tacle France Télévisions qui «croit naïvement que de hautes personnalités algériennes puissent être dans le même plateau qu’un vulgaire dealeur et qui n’est rien d’autre qu’un petit indic des services français».
Un autre personnage s’attire aussi les foudres de cette dépêche qui évoque «un ex-faux diplomate français, un agité, atteint d’une véritable pathologie obsessionnelle nommée ‘Algérie’», un «homme sale (qui) n’a cessé, durant ses deux mandats dans ce pays, de tenter de fragiliser et de plonger le pays dans le chaos» et qui «sait pertinemment qu’en France, plus la haine de l’Algérie est bruyante, plus la récompense est grande». L’homme en question, poursuit-on, «est aujourd’hui omniprésent sur les plateaux, promu «spécialiste incontournable», alors même que son seul capital repose sur le mensonge, l’outrance et la bassesse. Pour un tel parcours, quelle meilleure gratification que la célébrité médiatique?».
Lire aussi : Les officines d’Abdelmadjid Tebboune aux commandes d’une armée de trolls pour déstabiliser la France
De qui s’agit-il? Sans surprise, de Xavier Driencourt, ancien ambassadeur de France en Algérie au cours de deux mandats, de 2008 à 2012 et de 2017 à 2020. Mais sans le savoir, l’APS va se tirer une balle dans le pied, en faisant la lumière sur une probable censure des propos de Driencourt par France Télévisions afin d’éviter d’empirer les tensions entre les deux pays alors que la dépêche se fend d’une menace à peine voilée en estimant que cela «n’augure rien de bon pour les relations entre l’Algérie et la France». Publiée la veille de la diffusion de l’émission, cette dépêche s’est en fait basée sur un premier teaser diffusé le 20 janvier, dans lequel apparaît l’ancien ambassadeur dont on garde dans le montage la déclaration suivante: «L’Algérie ne retient que le rapport de force». Or, dans l’émission diffusée le 22 janvier, Xavier Driencourt a… disparu.
Contacté par Le360, le diplomate ne cache pas sa surprise, d’autant que celui-ci a été contacté «avec forte insistance» à deux reprises par un journaliste de la chaîne afin d’obtenir une interview dans le cadre de cette émission. L’entretien qui aura duré deux heures figurait encore dans l’émission le 20 janvier, à en croire le teaser diffusé par la chaîne, mais le jour même de la diffusion de l’émission, le 22 janvier, Xavier Driencourt a été informé quelques heures auparavant que son interview à charge sur l’Algérie avait été «supprimée», sous prétexte que «certains segments du reportage ont finalement pris plus de place que prévu». En effet, lui explique-t-on par message, «sur le tard, nous avons pu étayer certains aspects en accédant à des éléments d’information dont nous ne disposions pas en début de production».
L’argument pourrait être crédible s’il n’était pas avancé le jour même de la diffusion de l’émission, ce qui laisse à penser que des changements ont été apportés à la dernière minute. «J’ai tout lieu de penser, sans preuves naturellement, que mon intervention pourrait avoir été supprimée à la demande d’Alger et du Quai d’Orsay pour ne pas fâcher l’Algérie. C’est une forme de censure peut-on dire...», explique-t-il. Sans verser dans le complotisme, cette explication paraît d’autant plus vraisemblable que ce changement de taille dans le montage a été annoncé au lendemain de la publication de sa dépêche incendiaire par l’agence de presse algérienne, reprise en chœur par les médias du régime, dans laquelle le diplomate est directement visé.
Un rétropédalage qui risque d’alimenter la machine à propagande de la junte algérienne, laquelle aurait tôt fait de voir dans cette modification du montage une victoire diplomatique.








