Le Maroc a fait le choix stratégique de s’engager dans le développement des énergies renouvelables bien avant que la transition énergétique ne s’impose comme une priorité mondiale. En pariant très tôt sur le solaire, l’éolien et l’hydraulique, le Royaume visait plusieurs objectifs à la fois: réduire sa dépendance énergétique, mieux valoriser ses ressources naturelles et s’affirmer comme un acteur crédible de la décarbonation à l’échelle régionale et internationale. «Seize ans après le lancement de la stratégie énergétique nationale, le bilan dressé par la Cour des comptes apparaît toutefois contrasté», relate le quotidien Les Inspirations Eco du 2 février. Si les avancées sont indéniables et parfois spectaculaires, la transition reste entravée par des faiblesses de gouvernance, des choix technologiques coûteux et une mise en œuvre encore inachevée.
Adoptée pour la période 2009-2030, la stratégie énergétique nationale reposait sur des objectifs précis et ambitieux. Elle prévoyait d’atteindre 42% de capacités installées issues des énergies renouvelables dès 2020, puis 52% à l’horizon 2030, en répartissant équitablement les efforts entre le solaire, l’éolien et l’hydraulique. Les moyens financiers mobilisés témoignent de cette ambition, avec près de 66 milliards de dirhams investis entre 2009 et juin 2025. Pourtant, les premières échéances n’ont pas été respectées. À fin 2020, la part des énergies renouvelables dans les capacités installées ne dépassait pas 37%, soit un écart significatif par rapport à l’objectif initial.
«L’analyse sectorielle met en évidence des trajectoires inégales selon les filières», note Les Inspirations Eco. Le solaire accuse les retards les plus importants, avec seulement 38% de l’objectif prévu atteint en 2020. L’éolien affiche des performances plus solides, tandis que l’hydraulique stagne depuis plus d’une décennie, pénalisée notamment par les contraintes climatiques et hydriques. La Cour des comptes identifie clairement les causes de ces retards, évoquant les modifications répétées dans la conception des projets, ainsi qu’une coordination insuffisante entre l’Agence marocaine pour l’énergie durable (MASEN) et l’Office national de l’électricité et de l’eau potable. Depuis 2021, une accélération notable est cependant observée. Les capacités installées ont progressé rapidement pour dépasser 5 400 MW en 2024, portant la part des énergies renouvelables à plus de 45% du mix de capacités. L’éolien et l’hydraulique ont même dépassé les objectifs qui leur étaient assignés pour 2020.
Cette dynamique positive ne doit toutefois pas masquer une réalité plus préoccupante. Malgré l’augmentation des capacités installées, la contribution effective des énergies renouvelables à la production d’électricité demeure limitée. En 2024, elle ne dépasse pas 26,7% de la production nationale. Ce décalage constitue l’un des principaux signaux d’alerte du rapport de la Cour des comptes. Il s’explique par plusieurs facteurs conjugués, parmi lesquels l’intermittence des sources renouvelables, la baisse prolongée des niveaux hydriques, les retards accusés dans le déploiement des infrastructures de stockage, ainsi que des incidents techniques ayant affecté certaines centrales majeures. «En l’absence de solutions de flexibilité suffisantes, le système électrique national reste largement dépendant des énergies fossiles, en particulier du charbon», souligne Les Inspirations Eco.
Pour répondre à ces déséquilibres, le plan d’équipement électrique 2025-2030 prévoit une montée en puissance significative des énergies renouvelables, accompagnée d’un renforcement des capacités de stockage et d’un recours accru au gaz naturel comme énergie de transition. L’objectif affiché est d’atteindre plus de 12 000 MW de capacités renouvelables sur un total de 15 672 MW installés. La Cour des comptes souligne toutefois que la réussite de cette trajectoire dépendra étroitement de la qualité du pilotage et de la capacité des institutions concernées à éviter la reproduction des retards et dysfonctionnements observés par le passé.
L’intégration massive des énergies renouvelables suppose en effet des infrastructures lourdes, dont certaines restent incomplètes. Le renforcement du réseau électrique constitue un préalable incontournable, notamment pour exploiter pleinement le potentiel éolien des régions du Sud. Le projet d’autoroute électrique reliant Dakhla à Casablanca illustre ces enjeux structurants. Considéré comme stratégique, il a néanmoins accumulé des retards importants avant la conclusion tardive de son partenariat public-privé. Le stockage de l’électricité représente un autre maillon critique du dispositif. Les capacités existantes demeurent limitées, malgré la mise en service des stations de transfert d’énergie par pompage d’Afourer et d’Abdelmoumen. De nouveaux projets sont engagés, notamment dans le photovoltaïque associé aux batteries, mais leur concrétisation effective sera déterminante pour garantir la stabilité et la sécurité du système électrique.
La Cour des comptes attire également l’attention sur la nécessité d’arbitrer avec davantage de rigueur les choix technologiques. Le recours au solaire thermique à concentration, dont les coûts se sont révélés particulièrement élevés, a engendré un déficit d’exploitation structurel pour MASEN. Celui-ci a été partiellement compensé par les excédents générés par le solaire photovoltaïque, mettant en lumière l’importance d’une approche fondée sur le coût global des projets et leur soutenabilité financière à long terme.
À plus long terme, l’hydrogène vert incarne l’un des axes stratégiques majeurs de la transition énergétique marocaine. Le pays dispose d’atouts indéniables, notamment des ressources solaires et éoliennes abondantes, des infrastructures portuaires développées et une proximité géographique avec les marchés européens. Une feuille de route a été élaborée dès 2021, mais sa mise en œuvre a longtemps pâti d’un manque de coordination institutionnelle. Ce n’est qu’en 2024, à la suite des Hautes Instructions Royales, qu’une offre nationale structurée a réellement émergé, permettant la sélection de projets d’envergure. Malgré cette relance, la Cour des comptes met en garde contre les fragilités persistantes de cette filière naissante. L’accès aux marchés internationaux, la sécurisation de contrats à long terme et l’adaptation au cadre réglementaire européen figurent parmi les défis majeurs qui conditionneront la viabilité économique de l’hydrogène vert.
Au-delà des projets et des filières, le rapport met en lumière des faiblesses transversales. Le financement de la transition énergétique demeure largement dépendant des ressources concessionnelles, tandis que l’accès à des financements commerciaux de grande ampleur reste limité. Sur le plan institutionnel, si les avancées législatives sont réelles, leur traduction opérationnelle souffre de retards, notamment dans la publication des textes d’application. Ces lenteurs freinent l’accès au réseau, le développement de l’autoproduction et l’implication accrue des acteurs privés.







