Taxe carbone européenne: le Maroc face à l’épreuve de la compétitivité verte

Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières de l’Union européenne, pleinement appliqué depuis le 1er janvier 2026, redéfinit en profondeur les règles des échanges commerciaux entre l’UE et ses partenaires.

Revue de presseEntré pleinement en vigueur le 1er janvier 2026, le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières de l’Union européenne bouleverse les règles du commerce avec ses partenaires. Pour le Maroc, fortement dépendant du marché européen, cette nouvelle taxe constitue à la fois un risque économique pour plusieurs filières exportatrices et un puissant levier d’accélération de la transition énergétique et industrielle. Cet article est une revue de presse tirée de Challenge.

Le 02/02/2026 à 19h18

L’Union européenne a franchi un nouveau cap dans sa politique climatique avec l’entrée en vigueur, le 1er janvier 2026, du Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières. Après trois années de phase transitoire marquées par de simples obligations déclaratives, ce dispositif est désormais pleinement opérationnel et introduit une taxe carbone sur les produits importés dans l’espace communautaire. «Pour le Maroc, partenaire commercial majeur de l’UE, cette nouvelle donne marque un tournant aux implications économiques et industrielles profondes», indique le magazine hebdomadaire Challenge.

Initialement limité à quelques matières premières fortement émettrices de CO₂, comme l’acier, l’aluminium et le ciment, le mécanisme a été élargi à partir de 2026 aux biens manufacturés à forte teneur en ces matériaux. L’objectif affiché par Bruxelles est d’éviter les stratégies de contournement consistant à importer des produits finis plutôt que des intrants de base, tout en garantissant une concurrence équitable entre les producteurs européens, déjà soumis au marché du carbone, et leurs concurrents étrangers.

L’UE justifie cette mesure par la nécessité d’aligner le coût environnemental des importations sur celui supporté par les industries européennes dans le cadre du système d’échange de quotas d’émission. Toutefois, sous la pression sociale et politique, notamment celle des agriculteurs européens, certaines adaptations ont été introduites. Les engrais importés, pourtant inclus dans le périmètre du mécanisme, bénéficient ainsi d’un traitement atténué, avec une majoration symbolique de 1% appliquée aux valeurs de référence servant au calcul des émissions. La Commission européenne estime que l’impact sur les prix finaux ne devrait pas excéder 7%, un surcoût appelé à être partagé entre les différents acteurs de la chaîne commerciale.

Concrètement, depuis janvier 2026, les importateurs européens doivent acquérir des certificats carbone dont le prix est indexé sur celui du marché européen du carbone, explique Challenge. Le montant à payer dépend du contenu carbone réel des produits importés. Une disposition clé prévoit toutefois que toute taxe carbone déjà acquittée dans le pays d’origine peut être déduite, incitant ainsi les partenaires commerciaux à mettre en place leurs propres mécanismes de tarification du carbone. Cette architecture vise à protéger l’industrie européenne contre ce que Bruxelles considère comme une concurrence environnementale déloyale, tout en encourageant la décarbonation des chaînes de production à l’échelle internationale.

Pour le Maroc, cette évolution redessine les conditions de compétitivité à l’export. Durant la période transitoire, entre 2023 et 2025, les entreprises marocaines exportant vers l’UE étaient uniquement tenues de déclarer les émissions de gaz à effet de serre associées à leurs produits, sans obligation financière. Désormais, le coût des certificats carbone, supporté par les importateurs européens, est susceptible d’être répercuté sur les exportateurs marocains ou sur le prix final de leurs produits, affectant directement leur compétitivité.

Les secteurs les plus exposés sont ceux qui relèvent directement du champ d’application du mécanisme et qui réalisent des volumes d’exportation significatifs vers l’UE. Il s’agit notamment du ciment, de l’électricité, des engrais, du fer et de l’acier, de l’aluminium et, plus récemment, de l’hydrogène. L’extension du mécanisme aux produits manufacturés à forte intensité en acier et en aluminium élargit encore le spectre des activités concernées. Selon une étude de BMCE Capital Global Research, plus de 10% des exportations marocaines pourraient être affectées dès 2026, avec un risque théorique de perte de revenus estimé à près de 6 milliards de dirhams.

«Face à cette perspective, les autorités marocaines ont anticipé en engageant plusieurs chantiers stratégiques», note Challenge. Dès 2020, le Conseil économique, social et environnemental soulignait que le mécanisme européen ne devait pas être perçu uniquement comme une barrière commerciale, mais comme un défi structurant pour le positionnement du «Made in Morocco» sur le marché européen. L’institution appelait déjà à l’instauration d’une taxe carbone nationale progressive, à l’accélération de la décarbonation industrielle et au renforcement des capacités de mesure et de vérification des émissions.

Sous la pression des échéances européennes, le gouvernement a ainsi prévu l’instauration, à partir de janvier 2026, d’une taxe carbone marocaine ciblant les industries les plus émettrices de CO₂. Cette mesure vise à capter localement les recettes fiscales liées au carbone, à éviter qu’elles ne soient intégralement perçues par l’UE et à permettre aux entreprises marocaines de déduire cette taxe du montant exigé aux frontières européennes. L’objectif est également d’inciter les industriels à revoir leurs modèles de production et à intégrer des solutions plus respectueuses de l’environnement.

Cette stratégie s’inscrit dans un contexte où le Maroc affiche une avance notable en matière d’énergies renouvelables. Le Royaume s’est engagé à porter la part des renouvelables à 52% de son mix électrique d’ici 2030, soutenu par des projets structurants et par un cadre juridique permettant aux acteurs privés de produire et de commercialiser de l’électricité verte. Cette orientation constitue un levier majeur pour réduire l’empreinte carbone de l’industrie nationale et améliorer la compétitivité des exportations.

Pour accélérer cette transition, le ministère de l’Industrie a lancé plusieurs programmes destinés à encourager l’utilisation des énergies renouvelables et à accompagner les entreprises dans la mesure et la certification de leurs émissions. Des outils techniques ont été déployés afin de répondre aux exigences croissantes de transparence imposées par l’UE. Malgré ces avancées, des obstacles subsistent, en particulier pour les petites et moyennes entreprises. L’accès au financement bancaire reste limité, alors que les coûts de conformité, liés aux audits carbone, aux certifications et aux investissements technologiques, s’annoncent élevés. La Confédération générale des entreprises du Maroc alerte sur le risque d’exclusion du marché européen pour les entreprises qui ne bénéficieraient pas d’un soutien financier suffisant.

Au-delà des contraintes immédiates, le mécanisme européen est également perçu comme une opportunité à moyen et long terme. La capacité à concilier compétitivité économique et transition écologique pourrait devenir un avantage comparatif déterminant. Selon le Fonds monétaire international, une intégration réussie au marché du carbone pourrait générer jusqu’à 8 milliards de dollars de recettes pour le Maroc d’ici 2030, à condition que le pays accélère sa transition énergétique plus rapidement que ses concurrents.

Par La Rédaction
Le 02/02/2026 à 19h18