Stress hydrique au Maroc: le point de non-retour?

Le Conseil de la Communauté des Marocains à l’Etranger et l’Université Mohammed VI Polytechnique, ont organisé à Benguérir un débat autour de la gouvernance de l’eau et la gestion de la rareté. . Ayoub Ibnoulfassih / Le360

Le 25/10/2022 à 14h58

VidéoUne discussion a été menée par un comité d’experts indépendants, réunis à Benguérir, à l’initiative du Conseil de la Communauté des Marocains à l’Etranger (CCME) en partenariat avec l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), autour de la gouvernance de l’eau et la gestion de sa rareté.

Débattre des grands enjeux et des défis liés à l’eau, c’est dans l’air du temps. Le Maroc traverse depuis des mois un épisode de stress hydrique aigu, sous l’effet cumulé des faibles précipitations enregistrées au cours des trois dernières années, à laquelle vient s’ajouter une sollicitation accrue des stocks stratégiques, ce qui entraîne le pays vers un scénario d’insécurité chronique. Contexte oblige, une prise de conscience collective s’opère entre acteurs publics, opérateurs économiques et représentants de la société civile sur la nécessité d’adopter une approche concertée en matière de gestion des ressources hydriques.

Voilà une problématique urgente à laquelle s’est attaqué un collectif d’experts à 100% marocains menée par le Conseil de la Communauté des Marocains à l’Etranger en partenariat avec l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), autour de la gouvernance de l’eau et la gestion de la rareté. «Cette rencontre fait suite aux deux discours royaux, le premier sur la gestion de la rareté de l’eau et le second, celui du 20 août autour de l’implication de la diaspora dans le développement du Maroc, à travers notamment, la consolidation du réseau d’experts marocain dans les quatre coin du globe», a expliqué Abdellah Boussouf, secrétaire général du CCME. Pour l’UM6P, l’organisation de cette table ronde prend tout son sens, puisqu'en l’état actuel, l’Université compte 70% du corps professoral issu de la diaspora. 

Parmi les sujets de préoccupation qui ont largement été débattus figure la disponibilité de la ressource, accentuée par les perspectives des changements climatiques, l’approvisionnement en eau potable, l'utilisation de l'eau à des fins agricoles ainsi que la pollution des cours et plans d'eau douce. S’il n’y a pas lieu pour l’heure d’évoquer des scénarios apocalyptiques, l’urgence est bien là, depuis que la pénurie d’eau s’est imposée comme une réalité.

La crise hydrique a révélé de prime abord l’absence d’articulation entre les différentes politiques publiques. En effet, le secteur de l’Eau a pour particularité d’impliquer une pluralité d’acteurs tant le nombre d’intervenants dans la chaîne concernée sont nombreux. «L’eau est une problématique qui touche divers secteurs. Le nexus eau-énergie-alimentation est omniprésent. D’où la nécessité de mettre en œuvre un centre de réflexion permanent pour assurer le suivi à une crise qui devient, de fait, structurelle», avance Aziz Bouignane, gouverneur de la province de Rehamna.

La conjonction entre le politique et la recherche scientifique est un point à mettre dans l’actif de cette rencontre, puisqu’elle permet de mieux saisir divers dossiers posés sur la table, à la fois, sous l’angle théorique et pratique. D’ailleurs, les experts s’accordent à dire que la gouvernance actuelle et future devrait conditionner, en principe, la réussite ou l’échec des politiques sectorielles.

De l’eau dans le CapexToutefois, l’attention accordée aux ressources hydriques incitent à revoir les politiques publiques, notamment, d’investissement. «Les visions antérieures n’ont pas pris en considération les réserves stratégiques qu’on aurait dû solliciter durant cette période critique, tonne l’ex-ministre en charge de l’Eau, Charafat Afilal. On ne peut pas se développer au-delà de nos capacités, au détriment de nos ressources stratégiques». Afilal propose à ce titre d’encourager «l’investissement rentable» qui «intègre dans le Capex, la notion de rationalisation de l’eau».

Face au tarissement progressif des principales sources d’approvisionnement, les critiques fusent de toutes parts contre le manque de moyens techniques et financiers mobilisés pour garantir un accès équitable à cette ressource, en particulier dans le milieu rural. «Il ne faut pas hésiter à rappeler que l’eau est un domaine public mis à disposition des acteurs privés. Et peut-être qu’il est temps de revoir le pricing en fonction des usages», suggère pour sa part, un expert.

La réunion a également permis d'aborder un autre thème à propos duquel les opérateurs privés, et plus particulièrement les exportateurs, opposent d’habitude un refus catégorique. Au-delà des techniques d’optimisation du rationalisation des stocks stratégiques, les participants à plusieurs tables rondes se sont interrogés sur la pertinence d’adopter ou non aujourd’hui une approche libérale dans le domaine agricole. Ce n'est pas un secret, l'agriculture consomme 85% des ressources hydriques au Maroc.

La réunion a également permis de révéler certaines pratiques largement répandues, qui émanent d’un certain laxisme. Grâce aux progrès technologiques réalisés dans le forage des puits, la pression sur les eaux souterraines augmente. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’accessibilité à moindre coût des ressources hydrique via le pompage avec de l'énergie solaire permet un accès sans limite aux eaux souterraines.

L’évolution de ce mode d’extraction montre qu’entre 2018 et 2021, le nombre d’unités de pompages est passé de 33.000 à 66.000. «Est ce vraiment cela, ce qui est attendu de l’efficacité énergétique en agriculture?», s'est interrogé un expert. Idem pour la politique d’extension des périmètres irrigués, qui ne tient pas compte des capacités hydriques réelles.

D’où la nécessité du recours au dessalement de l’eau de mer, une solution que défendent des spécialistes marocains résidents en Espagne. Dans la péninsule ibérique, cette technique qui permet d'obtenir de l'eau douce assure aujourd'hui près de 20% d’approvisionnement du secteur agricole. Mais il faut dire que cette méthode reste coûteuse, comparativement aux tarifs pratiqués par les distributeurs d'eau courante. Son impact environnemental reste par ailleurs à démontrer.

Les STEP, potentiel inexploréD’autres pistes inexplorées, comme la réutilisation des eaux usées et leur capacité à soulager la pression sur les nappes phréatiques, ont eu une part importante des échanges. Avec une capacité estimée à près de 900 millions de m3, le potentiel demeure intact. «L’un des freins à la généralisation des stations d’épuration reste malheureusement l’absence de contrôle. A Marrakech par exemple, mis à part les STEP, la plupart des stations ne sont pas contrôlés» a expliqué Laila Mardi, experte dans le domaine de l’eau.

Et comme l'irrigation des périmètres agricoles est tributaire de la disponibilité et de la qualité des ressources en eau, l’autre problème majeur souligné par le comité est celui des rejets polluants. Pour les industriels présents, les eaux résiduaires industrielles pose problème, nécessitent un recyclage propre à chaque type d’industrie. Souvent, il faut avoir recours à des procédés spécifiques, pour profiter du traitement des eaux usées industrielles, et éviter que certains types de pollution n’aient des incidences sur l’environnement. D’où cette nécessité d’une politique cohérente qui privilégie des modes d’approvisionnement en eau tenant compte des incidences environnementales.

La réunion a permis d'aboutir à une série de recommandations très attendues par les différentes parties prenantes, à la tête desquelles figure la création d’une agence nationale dédiée à gouvernance de l’eau, le renforcement des moyens et périmètre d’actions des Agences du Bassin Hydraulique (ABH), l’accélération de la mise en oeuvre de contrats sur les nappes phréatiques, l’adoption d’une stratégie pour la réutilisation des eaux usées, ou encore la suppression des subventions accordés à des projets visant à augmenter la surface agricole irriguée à partir des eaux souterraines. Une chaire universitaire dont la mission sera de promouvoir une intelligence collective autour des enjeux liés à cette ressource vitale a aussi été recommandée.

Par Ayoub Ibnoulfassih
Le 25/10/2022 à 14h58