Le mois de Ramadan rebat de nouveau les cartes de l’économie. Les chiffres du Haut-Commissariat au Plan font état d’une hausse de plus de 18% des dépenses des ménages durant cette période. Les rayons alimentaires sont pris d’assaut, les produits de première nécessité voient leurs ventes s’envoler, et tout un pan de «l’économie de la foi» se met en mouvement. Pour l’économiste Youssef Guerraoui Filali, «il ne faut toutefois pas s’y tromper. Il ne s’agit pas d’un moteur structurel de croissance, mais d’un pic saisonnier de consommation, inscrit dans un modèle culturel pleinement assumé», lit-on dans un entretien accordé par l’expert au magazine hebdomadaire Challenge.
«La dépense moyenne par ménage augmente de plus de 18%, durant le mois de Ramadan, par rapport aux autres mois de l’année», rappelle-t-il. Une progression significative qui traduit une dynamique réelle de consommation, mais dont les effets restent limités sur le long terme. «Certes, il s’agit d’une amélioration de la consommation, mais au détriment de l’épargne», précise-t-il, soulignant que cette intensification des achats s’accompagne souvent de dérives. «On constate un gaspillage, malheureusement un gaspillage alimentaire, et bon nombre d’aliments finissent par être rejetés», lit-on encore.
Dans les faits, la demande explose sur plusieurs segments. Les produits laitiers, les œufs, les sucreries et d’autres denrées essentielles enregistrent des hausses de ventes allant de 25 à 55%. «Il s’agit d’un pic de consommation, lié à l’état d’esprit du jeûne pendant le mois de Ramadan», analyse Youssef Guerraoui Filali. Une parenthèse économique intense, mais temporaire, qui ne saurait être assimilée à un véritable levier de croissance durable.
Cette pression accrue sur la demande se traduit régulièrement par des tensions sur les prix alimentaires. Faut-il y voir un simple ajustement entre l’offre et la demande ou des pratiques spéculatives plus préoccupantes ? Pour l’économiste, la réalité est plurielle. «La flambée des prix alimentaires est liée à plusieurs facteurs», explique-t-il. Elle dépend d’abord de «la disponibilité des articles sur les marchés locaux, de telle manière à réaliser un équilibre économique entre l’offre et la demande sur un marché donné». La question de la production et de l’approvisionnement en temps voulu demeure centrale.
Mais la régulation ne peut s’arrêter là. «Les contrôles des prix doivent s’opérer à la source, depuis le producteur jusqu’aux transporteurs, tout en limitant les intermédiations qui sont responsables des spéculations», insiste l’expert. En filigrane, se dessine la nécessité d’un encadrement plus rigoureux des circuits de distribution afin d’éviter que la hausse de la demande ne se transforme en rente pour certains intermédiaires.
Au-delà de la consommation alimentaire, le Ramadan dynamise également Omra, voyages religieux, dépenses associées, transferts de la diaspora: un ensemble de flux financiers s’intensifie durant cette période. Guerraoui Filali relativise cependant son poids macroéconomique. «Ces événements engendrent l’augmentation des dépenses de voyage. En revanche, l’impact sur les devises n’est pas très significatif puisque la sortie de devises n’est pas libellée en euros ou en dollars». Selon lui, «ces dépenses n’impactent véritablement pas la balance commerciale des biens, à l’exception des achats annexes», note-t-il.
L’ensemble représenterait environ 3 milliards de dirhams, une somme non négligeable à l’échelle sectorielle, mais modeste au regard des grands équilibres nationaux. «Comme estimation, ladite économie de la foi peut avoisiner les 3 milliards de dirhams de valeur, ce qui reste peu significatif en termes macroéconomiques, au moment où l’on a des transferts des MRE qui dépassent aujourd’hui les 100 milliards de dirhams», souligne-t-il.
Reste ce paradoxe apparent entre spiritualité et hyperconsommation. Comment concilier un mois dédié à la retenue, au partage et à l’élévation spirituelle avec une telle intensité d’achats? Pour Guerraoui Filali, il n’y a pas contradiction, mais cohérence culturelle. «Il s’agit d’un modèle économique assumé et reflété dans la culture du ménage marocain», avance-t-il. «On dépense plus pendant le mois de Ramadan et on épargne, pour la catégorie des personnes âgées, afin de faire l’Omra ou le pèlerinage, considérés comme un investissement spirituel et religieux», conclut l’expert.








