Quand la pluie propulse l’économie: 80 millions de quintaux de céréales attendus et un PIB proche de 6% en 2026

Un visuel représentant certaines filières agricoles. (Photo d'illustration)

Après plusieurs campagnes agricoles difficiles, l’économie marocaine renoue avec des perspectives plus favorables grâce au retour marqué des pluies. Cette amélioration climatique a conduit à une révision à la hausse des prévisions pour 2026, avec une production céréalière attendue à au moins 80 millions de quintaux, une croissance du PIB proche de 6% et une valeur ajoutée agricole projetée à 10,4%, confirmant le rôle moteur de l’agriculture dans la reprise.

Le 24/01/2026 à 10h33

Après plusieurs campagnes agricoles marquées par la sécheresse et l’incertitude, l’économie marocaine retrouve un horizon plus dégagé. Le retour significatif des pluies durant la campagne 2025-2026 a profondément modifié les perspectives de croissance économique.

Les dernières données climatiques et les révisions des prévisions économiques du Haut-commissariat au plan (HCP), confortées par l’analyse du Centre marocain de conjoncture (CMC), dessinent le scénario d’un net redressement, porté avant tout par l’agriculture, mais également consolidé par la résilience des activités non agricoles. Entre le 1er septembre 2025 et le 20 janvier 2026, le cumul pluviométrique national a atteint 121,5mm, soit une progression spectaculaire de 114% par rapport à la même période un an auparavant. Cette amélioration tranche avec les déficits hydriques observés ces dernières années et redonne une impulsion déterminante à la campagne agricole en cours.

Parallèlement, les ressources en eau mobilisables s’élèvent à environ 8,1 milliards de mètres cubes, avec un taux de remplissage des barrages de 48,6% au 22 janvier 2026, renforçant les perspectives à court et moyen terme.

Dans un pays où le secteur primaire demeure un pilier structurant de l’économie, ce redressement climatique agit comme un puissant levier macroéconomique. Il influence directement les revenus agricoles, la demande intérieure et, par effet d’entraînement, l’ensemble des branches productives.

La campagne agricole 2025-2026 apparaît désormais comme un facteur de rupture, susceptible de repositionner l’économie marocaine sur une trajectoire plus dynamique. C’est dans ce contexte que les institutions nationales ont procédé à une réévaluation notable des perspectives de croissance.

Du scénario prudent à l’optimisme assumé

Lors de la publication du Budget économique exploratoire (BEE) en juillet 2025, le HCP avait adopté une posture prudente. Les projections reposaient alors sur l’hypothèse d’une campagne agricole moyenne pour 2025-2026, avec une production céréalière estimée à 55 millions de quintaux. Dans ce cadre, la croissance du secteur agricole était attendue à 3,3% en 2026, tandis que celle du PIB global était projetée à 4%.

Ces estimations, bien que positives, reflétaient un contexte encore marqué par un démarrage difficile de la campagne agricole et par l’absence de signaux climatiques favorables. L’économie marocaine semblait engagée dans une reprise graduelle, mais sans accélération franche, la performance agricole restant contenue.

Six mois plus tard, le tableau est sensiblement différent. Le Budget économique prévisionnel (BEP), publié en janvier 2026, consacre un changement de ton net. Le HCP acte une amélioration spectaculaire des conditions météorologiques à partir de fin novembre 2025, permettant de rattraper le retard initial de la campagne agricole.

Les pluies abondantes et bien réparties ont non seulement relancé les cultures céréalières, mais aussi contribué à la reconstitution des ressources hydriques, un enjeu stratégique pour la durabilité des performances agricoles futures. Cette évolution a conduit à une révision en profondeur des hypothèses de croissance.

La production céréalière attendue pour 2026 est désormais portée à 80 millions de quintaux, soit une révision à la hausse de près de 45%, ce qui en ferait la meilleure récolte depuis la campagne 2020/2021 (103,2 millions de quintaux). En conséquence, la valeur ajoutée agricole devrait progresser de 10,4% en 2026, contre 3,3% dans les projections initiales, marquant la plus forte croissance du secteur depuis plusieurs années.

L’agriculture, moteur central de la reprise

Le rebond agricole constitue ainsi le principal moteur de l’accélération de la croissance économique en 2026. Au-delà des céréales, l’amélioration du couvert végétal favorise le redressement de l’élevage, soutenu également par la décision de s’abstenir du sacrifice de l’Aïd Al-Adha en 2025 et par le programme national de reconstitution du cheptel.

Ces facteurs combinés renforcent les revenus du monde rural et soutiennent la consommation intérieure, amplifiant ainsi l’effet d’entraînement de la reprise agricole sur l’ensemble de l’économie. Ils mettent également en lumière la forte sensibilité de la croissance nationale aux conditions climatiques, comme en témoigne la trajectoire économique observée entre 2022 et 2026.

Évolution de la croissance économique globale et par secteurs entre 2022 et 2026 (Source: HCP)

Indicateurs20222023202420252026
PIB1,8%3,7%3,8%4,7%5%
Valeur ajoutée agricole-11,3%1,5%-4,8%4,5%10,4%
Valeur ajoutée non agricole3,8%3,7%4,5%4,5%4,3%
Valeur ajoutée secondaire-1,6%0,8%4,2%4,8%4,2%
Valeur ajoutée tertiaire6,8%5%4,6%4,5%4,3%

Après une année 2022 atone, limitée à +1,8% sous l’effet d’une sécheresse historique, le PIB a enregistré un rebond à +3,7% en 2023. Les projections actuelles indiquent désormais une accélération graduelle de l’activité, avec une croissance appelée à atteindre près de 5% en 2026.

Le contraste est particulièrement marqué au niveau de la valeur ajoutée agricole. Après une contraction sévère de 11,3% en 2022 et une reprise fragile en 2023 (+1,5%), le secteur a de nouveau souffert en 2024 (-4,8%). Les années 2025 et surtout 2026 marqueraient un retournement de cycle, avec un effet de rattrapage significatif.

Si l’agriculture constitue le déclencheur de la reprise, les activités non agricoles continuent d’assurer un socle solide à la croissance. Selon le HCP, leur progression resterait soutenue, malgré un léger tassement, à 4,5% en 2025 puis 4,3% en 2026.

L’industrie affiche une performance consolidée. L’agroalimentaire bénéficie directement de la reprise agricole et de la vigueur de la demande intérieure, tandis que le textile amorce un redémarrage modéré en 2026 après un recul en 2025. Le segment du matériel de transport reste dynamique, porté par l’aéronautique et les batteries électriques, bien que freiné par la faiblesse de la demande européenne pour les véhicules thermiques.

Le secteur du bâtiment et des travaux publics poursuit également sa dynamique positive, avec une croissance attendue de 4,1% en 2026. Les investissements dans les infrastructures et le logement soutiennent l’activité, malgré des tensions persistantes sur les coûts et la main-d’œuvre.

Les services marchands demeurent le principal contributeur à la croissance du PIB. Estimés à +4,3% en 2026, ils sont portés par la vigueur du commerce, la reprise continue de l’hébergement-restauration grâce au tourisme, ainsi que par la bonne tenue des transports, stimulés par l’augmentation des flux et l’amélioration des infrastructures logistiques.

Le CMC anticipe une croissance de 5,7%

Les économistes du Centre marocain de conjoncture (CMC) viennent conforter ce scénario optimiste. Dans ses prévisions rendues publiques le 21 janvier, le CMC anticipe une croissance du PIB de 5,7% en 2026, portée notamment par les activités primaires. Sous l’hypothèse d’une campagne agricole largement supérieure à la moyenne des cinq dernières années, la valeur ajoutée du secteur primaire pourrait progresser de plus de 14% à la fin de l’exercice.

Évolution de la production céréalière et de la valeur ajoutée agricole. (Source: HCP).

Cette reprise agricole aurait un effet d’entraînement marqué sur la demande intérieure, tant au niveau de la consommation que de l’investissement, grâce à l’amélioration des revenus et à la diffusion des effets induits sur l’ensemble des branches économiques.

Parallèlement, le CMC souligne la contribution croissante des activités non agricoles, dont la valeur ajoutée pourrait progresser de 4,2% en 2026. L’industrie orientée vers l’export, le commerce, le transport et les services liés au tourisme continueraient de soutenir durablement la croissance.

«Un choc pluviométrique à fort effet multiplicateur»

Pour les économistes, la nette amélioration des conditions climatiques durant la campagne 2025-2026 constitue un véritable choc positif pour la croissance marocaine. «Le retour des pluies agit comme un accélérateur macroéconomique dans une économie où l’agriculture conserve un rôle central dans la formation du PIB et des revenus», souligne un économiste, estimant que la croissance serait autour de 6% en 2026 si les conditions actuelles se maintiennent jusqu’à la fin de la campagne.

Selon cette analyse, l’impact du redressement pluviométrique dépasse largement le seul secteur céréalier. Certes, les céréales concentrent l’essentiel de l’effet volume, avec un fort soutien aux revenus ruraux. Mais d’autres filières devraient également tirer profit de la bonne pluviométrie, notamment les cultures fourragères, qui améliorent les conditions d’élevage, réduisent les coûts d’alimentation animale et soutiennent la reconstitution du cheptel.

Les cultures maraîchères, les légumineuses et certaines cultures industrielles bénéficieront elles aussi d’une meilleure disponibilité hydrique, notamment durant les phases critiques de croissance. Cette amélioration qualitative et quantitative des récoltes se traduit par une hausse de la valeur ajoutée agricole, mais aussi par une stimulation de l’aval, en particulier l’agroalimentaire, le transport et le commerce.

«Dans ce contexte, l’agriculture joue pleinement son rôle de multiplicateur de croissance», explique l’économiste. La hausse des revenus agricoles soutient la consommation intérieure, favorise l’investissement dans les zones rurales et alimente la dynamique des services marchands. Cette diffusion des effets explique pourquoi une croissance du PIB proche de 6% en 2026 apparaît aujourd’hui crédible, en cohérence avec les scénarios les plus optimistes.

Notre interlocuteur rappelle toutefois que cette embellie confirme, une fois de plus, la dépendance structurelle de la croissance marocaine aux conditions climatiques. D’où l’urgence, selon lui, de consolider cette reprise par la modernisation des filières agricoles, le renforcement de l’irrigation efficiente et la poursuite de la diversification économique, afin de transformer un bon cycle pluviométrique en croissance durable.

Par Lahcen Oudoud
Le 24/01/2026 à 10h33