La croissance économique peine à se traduire en création d’emplois, un constat alarmant pour un pays où le taux de chômage s’élève à 13,1% en 2023. «Le taux de chômage exprime la part de la population active dépourvue d’emploi mais en recherche de travail. Au Maroc, nous avons affaire à un chômage massif et structurel», explique Lahcen El Amli, professeur universitaire d’économie, dans un entretien accordé au magazine Finances News Hebdo. Selon lui, le volume réel du chômage est probablement plus élevé que les statistiques officielles. Une proportion importante des personnes en situation de sous-emploi ou travaillant dans le secteur informel occupe des emplois précaires et vulnérables et devrait être comptée comme chômeurs. Il ajoute que la catégorie des NEET, ces jeunes ni en emploi ni en formation, constitue un défi majeur pour l’économie. En 2022, un jeune Marocain sur quatre âgé de 15 à 24 ans était concerné, soit 1,5 million de personnes, un phénomène aggravé par le décrochage scolaire, l’inadéquation des formations avec le marché du travail et des barrières socioéconomiques, notamment dans les zones rurales.
La dynamique de création d’emplois est aussi freinée par la structure de l’investissement. «Une grande proportion de l’investissement se dirige vers le BTP et les services, secteurs moins créateurs d’emplois, tandis que l’industrie et l’agriculture, plus génératrices de valeur ajoutée, ne représentent respectivement que 33% et 2% de la FBCF», souligne Amli. Les investissements étrangers intensifs en capital, avec un faible taux d’intégration locale, limitent les effets d’entraînement sur l’économie nationale. Dans l’automobile, par exemple, une grande partie des composants est importée, ce qui réduit les retombées en emplois et en valeur ajoutée. La faible exécution des investissements publics et l’accumulation des reports de crédits contribuent également à restreindre la création d’emplois.
«Les défaillances d’entreprises constituent un autre facteur déterminant», note Finances News. Amli rappelle que les TPE représentent 65% du tissu productif et 86% de l’emploi au Maroc. Or, ces entreprises sont particulièrement vulnérables : « La forte mortalité des entreprises alimente le chômage et contribue à augmenter le taux de chômage. » Parmi les causes figurent l’insuffisance des fonds propres, l’accès difficile au financement, les retards de paiement, le manque de qualification de la main-d’œuvre, la faiblesse des business plans et l’insuffisance d’accompagnement public et professionnel. Même les TPME ayant accès au financement restent limitées dans leur capacité à créer des emplois, car le crédit bancaire demeure difficile à obtenir et le sous-financement chronique persiste. Dans l’agriculture, 93% des exploitations sont exclues du financement, selon une étude de 2018.
Le développement des nouveaux métiers n’a pas non plus généré les emplois escomptés. «Dans le cadre des dernières stratégies industrielles, des progrès ont été réalisés au niveau de la production et des exportations, mais les résultats en matière d’emplois n’ont pas été conséquents. Le taux d’intégration locale est insuffisant», indique Amli. La croissance de secteurs comme l’automobile et l’aéronautique profite davantage aux fournisseurs étrangers qu’aux entreprises marocaines. La digitalisation, bien qu’apportant des gains de productivité et d’efficacité, détruit aussi des emplois, comme le montre le secteur bancaire, dont les effectifs ont diminué malgré l’augmentation des services digitaux. Amli avertit: «on peut se demander si le volume d’emplois créés par le digital pourra compenser celui détruit».
«Les jeunes diplômés restent particulièrement exposés au chômage, avec un taux de 25,9% en 2023, presque le double du taux national», souligne Finances News Hebdo. L’inadéquation des formations avec le marché du travail, le manque d’opportunités dans les PME, des salaires peu attractifs et l’absence de dispositifs solides pour promouvoir l’entrepreneuriat expliquent cette situation. Amli note que cette non-absorption des diplômés entraîne une perte significative de capital humain et alimente la fuite des cerveaux. Le sous-emploi constitue un autre problème structurel, touchant en moyenne 10% de la population active occupée entre 2010 et 2023, et jusqu’à 19,2% dans le BTP, secteur le plus affecté. L’agriculture et les services suivent avec des taux respectifs de 12,7% et 10,7%, tandis que l’industrie reste moins touchée.
Pour Amli, «la solution passe par un ensemble de mesures: améliorer l’efficacité de l’investissement, favoriser une industrialisation inclusive et dense, développer la recherche et développement, mieux répartir les richesses et renforcer l’aménagement du territoire». L’objectif est de créer une «atmosphère industrielle» qui permet aux nouveaux secteurs de devenir des moteurs pour les secteurs traditionnels, de générer des emplois de qualité et d’intégrer les jeunes et les zones rurales dans le développement économique. La formation reste essentielle, mais doit s’accompagner de conditions économiques et institutionnelles permettant la création d’emplois et l’insertion professionnelle.






