Alors que le débat sur l’ouverture du capital des pharmacies d’officine refait surface au Maroc, la profession se retrouve à nouveau à la croisée des chemins. Entre volonté de modernisation, contraintes économiques croissantes et inquiétudes sur l’avenir du modèle officinal, la question divise. Pharmacien, économiste et enseignant en gestion pharmaceutique, Mohammed Chattou alerte dans un entretien au magazine hebdomadaire Challenge sur les risques d’une réforme qu’il juge inadaptée au contexte marocain.
Le sujet a récemment été relancé à la faveur de deux prises de parole majeures. D’un côté, les représentants de la profession, à l’issue d’une réunion avec le ministre de la Santé, ont affirmé que «ce sujet ne figure pas parmi les orientations actuellement retenues par le ministère», tout en laissant la porte ouverte à une éventuelle évolution «dans une démarche participative». De l’autre, le Conseil de la concurrence a explicitement recommandé l’ouverture du capital des officines aux investisseurs non pharmaciens, dans le but de diversifier les sources de revenus.
Pour Mohammed Chattou, cette orientation est porteuse de déséquilibres profonds. «Bien sûr, cette recommandation va fragiliser le modèle économique des pharmacies d’officine», prévient-il. Selon lui, l’introduction d’investisseurs extérieurs conduirait inévitablement à une transformation structurelle du marché, dominé à terme par des chaînes de pharmacies. «Le nouveau marché sera dominé par des chaînes de pharmacies avec un pharmacien comme simple salarié», explique-t-il, redoutant la disparition progressive des officines indépendantes.
Pour étayer son propos, il évoque l’exemple français, souvent cité comme référence en matière d’organisation du secteur. Contrairement à certaines idées reçues, Chattou insiste sur le fait «qui’il n’y a aucune ouverture du capital des officines en France aux investisseurs non pharmaciens». Le modèle y repose principalement sur des structures détenues par des pharmaciens eux-mêmes, avec parfois des participations croisées, mais toujours sous contrôle majoritaire du titulaire. Par ailleurs, les pharmaciens français ont développé des stratégies collectives, notamment à travers des groupements et des centrales d’achat, leur permettant de renforcer leur compétitivité sans renoncer à leur indépendance.
Dans ce contexte, Chattou s’interroge: «je ne vois pas pourquoi proposer cela aux pharmaciens d’officine au Maroc, alors qu’on peut faire autrement pour améliorer le quotidien des officinaux». Pour lui, la solution ne réside pas dans une financiarisation accrue du secteur, mais dans une réforme en profondeur de son modèle économique.
«La fragilité financière des officines est pourtant bien réelle», note Challenge. De nombreux professionnels dénoncent les difficultés d’accès au financement, notamment pour les jeunes pharmaciens souhaitant s’installer. Les banques, de plus en plus exigeantes, réclament désormais des garanties solides, souvent immobilières. Mais pour Chattou, cette évolution dépasse largement le seul secteur pharmaceutique. «Depuis une dizaine d’années, le système bancaire marocain a fait sa mue», souligne-t-il, évoquant un durcissement généralisé des conditions d’octroi de crédit. «Leur nouvelle approche concerne tous les secteurs d’activité, y compris le secteur pharmaceutique», précise-t-il, relativisant ainsi l’idée d’un désengagement spécifique vis-à-vis des officines.
Certains observateurs établissent un parallèle avec l’ouverture du capital des cliniques privées aux investisseurs non médecins, adoptée ces dernières années. Une comparaison que rejette fermement Chattou. «Comparer les cliniques aux pharmacies d’officine, c’est aller trop vite en besogne», tranche-t-il. Il rappelle que les cliniques nécessitent des investissements lourds en équipements et infrastructures, contrairement aux pharmacies, dont l’activité repose essentiellement sur la dispensation de médicaments dans un cadre réglementé. «L’ouverture du capital des pharmacies d’officine aux investisseurs non pharmaciens ne fera qu’aggraver la situation», insiste-t-il, en particulier pour les jeunes professionnels.
Face à ce constat, le diagnostic est partagé : le modèle économique actuel est en difficulté. Une part importante des officines serait en situation précaire, certaines survivant grâce au crédit fournisseurs. «Ce n’est plus un secret de Polichinelle», reconnaît Chattou, qui mène régulièrement des études sur le secteur. Pour autant, il refuse de céder au fatalisme et propose plusieurs pistes de réforme.
Parmi celles-ci figurent l’instauration d’un numerus clausus pour réguler l’installation des pharmacies, le retour de certaines activités vers les officines comme la vaccination, la vente de produits vétérinaires ou de compléments alimentaires à effet thérapeutique ainsi que le renforcement de leur rôle dans la distribution de dispositifs médicaux, Autant de leviers susceptibles, selon lui, de redonner de la valeur à l’acte pharmaceutique et d’améliorer la rentabilité des structures existantes.
La question des marges reste également au cœur des débats. Contrairement à une perception répandue, les pharmaciens ne bénéficient pas nécessairement de marges élevées. « Le chiffre d’affaires des officinaux se réalise surtout avec les médicaments de la première tranche, à bas prix », explique Chattou, soulignant que les médicaments les plus coûteux échappent souvent à leur circuit. Une réalité qui limite leur capacité à dégager des revenus suffisants, tout en alimentant les incompréhensions autour du prix du médicament.
Pour Mohammed Chattou, l’urgence est ailleurs. Plus qu’une ouverture du capital, c’est une refonte globale de la chaîne de valeur qui s’impose. «Il faut revoir en profondeur le mode de fonctionnement du modèle économique actuel, devenu obsolète et à bout de souffle», conclut-il, appelant à une réflexion systémique intégrant production, distribution et dispensation. Un chantier de taille, mais indispensable pour préserver l’équilibre d’un secteur clé du système de santé.








