Ouverture du capital des pharmacies: avant-goût d’un débat qui s’annonce compliqué

Une pharmacie.. DR

En préconisant l’ouverture du capital des officines, le Conseil de la concurrence ouvre un chantier particulièrement sensible. Entre promesse de modernisation et crainte de financiarisation, le débat met en lumière une tension profonde entre logique économique et mission de santé publique, et interroge l’équilibre même du modèle officinal marocain.

Le 22/02/2026 à 12h39

Avant même sa publication officielle, attendue début mars, l’avis du Conseil de la concurrence préconisant l’ouverture du capital des pharmacies suscite déjà un vif débat au sein du secteur officinal. Sollicité par le ministère de la Santé dans le cadre de l’élaboration du projet de décret relatif aux prix des médicaments, cet avis consultatif intervient dans un contexte de réforme particulièrement sensible pour la profession.

Tandis que les représentants des pharmaciens montent au créneau pour dénoncer un risque de financiarisation de l’activité, certains observateurs y voient, au contraire, une opportunité majeure pour moderniser et renforcer le modèle pharmaceutique marocain. Parmi eux, l’économiste Mohamadi El Yacoubi, également président du Cercle des fiscalistes du Maroc, a pris position en faveur de la réforme. Dans un post publié sur sa page Facebook, il qualifie l’ouverture du capital des officines de «réforme stratégique au service des pharmaciens et des citoyens».

Pour l’économiste, la recommandation du Conseil de la concurrence constitue une opportunité de transformation structurelle du secteur. L’ouverture du capital permettrait, selon lui, de renforcer l’organisation interne des pharmacies, d’assurer une continuité irréprochable des services et d’améliorer l’accès aux médicaments, y compris dans les zones rurales ou sous-dotées.

Il met en avant plusieurs leviers d’efficacité: mutualisation des achats, optimisation de la gestion des équipes, planification plus rigoureuse des horaires et structuration en réseaux. À ses yeux, cette évolution générerait des économies d’échelle tout au long de la chaîne de valeur, avec des bénéfices tangibles aussi bien pour les pharmaciens que pour les patients.

Mohamadi El Yacoubi insiste également sur le fait qu’une telle ouverture, si elle est strictement encadrée, ne remettrait pas en cause l’indépendance professionnelle des pharmaciens. Limitations de concentration, exclusion de certains acteurs économiques puissants et reconnaissance juridique du pharmacien responsable seraient, selon lui, des garde-fous suffisants pour garantir que les décisions professionnelles demeurent entre les mains des praticiens.

Pour les citoyens, soutient-il, cette réforme se traduirait par un service pharmaceutique modernisé, une meilleure disponibilité des médicaments et un accès facilité aux soins.

La réaction des représentants de la profession ne s’est pas fait attendre. Dans une réponse adressée à Mohamadi El Yacoubi, le président de la Confédération des syndicats des pharmaciens du Maroc, Dr Mohamed Lahbabi, met en garde contre une confusion entre modernisation et financiarisation.

«La modernisation du secteur pharmaceutique est nécessaire. Personne ne la conteste. Mais l’ouverture du capital ne signifie pas modernisation. Elle signifie transformation du modèle», affirme-t-il.

Selon lui, le modèle officinal marocain repose sur un principe fondamental: le pharmacien est à la fois propriétaire, responsable et indépendant. L’introduction d’investisseurs extérieurs, même encadrée juridiquement, modifierait inévitablement l’équilibre décisionnel. «La question n’est pas juridique, elle est économique: qui détient le capital influence la gouvernance», souligne-t-il, estimant que la logique financière finirait par peser sur les orientations stratégiques.

Dr Lahbabi relativise également l’argument des économies d’échelle avancé par les partisans de la réforme. Les pharmacies marocaines disposent déjà, selon lui, de centrales d’achat performantes. Par ailleurs, la marge du pharmacien est réglementée et le prix du médicament administré par l’État.

Dans ce contexte, les gains financiers potentiels profiteraient davantage aux investisseurs qu’aux patients, les prix n’étant pas librement fixés.

Autre point de divergence: l’amélioration de l’accès aux soins dans les zones rurales. Pour le président de la Confédération, l’expérience internationale montre que les capitaux privés privilégient les zones à forte rentabilité. L’ouverture du capital risquerait ainsi d’accentuer la concentration dans les grandes villes, au détriment des territoires moins attractifs économiquement.

«La mission d’aménagement sanitaire du territoire ne peut être abandonnée aux logiques de marché», prévient-il.

Même si le pharmacien «responsable» est juridiquement reconnu, Dr Lahbabi estime que la pression des objectifs financiers pourrait influencer la politique commerciale, orienter les priorités et standardiser les pratiques. Or, rappelle-t-il, «la santé n’est pas un secteur marchand ordinaire». Elle repose sur la confiance, l’éthique et la responsabilité individuelle.

Pour lui, la véritable réforme devrait porter sur la révision du modèle économique officinal, la valorisation des actes pharmaceutiques, l’intégration du pharmacien dans le parcours de soins et la protection du maillage territorial.

Par La Rédaction
Le 22/02/2026 à 12h39