La Commission européenne a présenté le 4 mars dernier le projet de loi connu sous le nom d’Industrial Accelerator Act (IAA), destiné à stimuler la production industrielle sur le continent et à soutenir la transition écologique. Cette initiative met en avant une préférence marquée pour les produits européens, particulièrement dans les secteurs stratégiques, et vise à renforcer la compétitivité de l’Union européenne face aux puissances mondiales. Si la Chine apparaît comme la principale cible de cette législation, le Maroc pourrait voir son rôle de plateforme pour les investissements orientés vers l’Europe fortement compromis, indique le magazine hebdomadaire Challenge.
Le constat qui sous-tend l’IAA est celui d’un déficit structurel de compétitivité dans les industries stratégiques de l’Union européenne. Les flux massifs de produits chinois sur le marché européen et la politique commerciale agressive des États-Unis ont mis en évidence un écart grandissant avec ces économies. Le rapport Draghi, publié en septembre 2024, alertait déjà sur ce décrochage économique et proposait une série de mesures pour y remédier. Il recommandait notamment des investissements annuels d’environ 800 milliards d’euros dans l’innovation, la décarbonation et la défense, ainsi qu’une simplification des réglementations et une meilleure coordination des politiques industrielles pour éviter la stagnation.
L’IAA s’inscrit dans cette logique en introduisant des mesures protectionnistes claires, telles que des quotas de production locale et des restrictions sur les investissements étrangers. L’objectif affiché est de porter la contribution de l’industrie à 20% du PIB européen d’ici 2035, contre 14% actuellement, tout en renforçant la souveraineté industrielle du continent. Le secteur automobile, particulièrement touché par la perte de compétitivité européenne, est au centre de cette législation. La loi prévoit que les batteries des véhicules électriques contiennent trois composants exclusivement européens dès six mois après son entrée en vigueur, puis cinq composants, dont la cathode, trois mois plus tard. Elle impose également un taux global de contenu européen de 70% pour ces véhicules, incluant le moteur à terme. Pour les véhicules électriques abordables, à moins de 20.000 euros, des normes allégées obligeront tout de même une production entièrement européenne.
L’IAA prévoit par ailleurs que les marchés publics, les subventions et autres aides d’État soutiendront prioritairement la production européenne. Les secteurs visés en priorité sont d’abord les industries énergivores, telles que l’acier, l’aluminium et le ciment, puis les technologies propres, notamment les énergies renouvelables et les batteries, et enfin l’automobile. Ces mesures devraient entrer en vigueur immédiatement pour les véhicules électriques subventionnés, qui devront respecter le minimum de composants européens dès l’assemblage.
Pour le Maroc, ces restrictions représentent un risque, écrit Challenge. Le modèle industriel du pays repose sur son intégration progressive aux chaînes de valeur mondiales, en particulier européennes. L’accord de libre-échange (ALE) conclu avec l’UE en 1996, actif depuis 2000, permet aux produits industriels marocains de circuler sans droits de douane vers l’Europe, favorisant l’implantation d’investisseurs étrangers, notamment chinois. Des entreprises ont ainsi choisi le Maroc pour contourner les barrières protectionnistes européennes. Depuis mars 2025, l’UE a déjà appliqué des droits compensateurs de 31% sur certaines productions marocaines, comme les jantes en aluminium.
Certaines voix au sein de la Commission européenne plaident cependant pour une approche plus souple, a-t-on pu lire dans Challenge. Elles proposent que les contenus industriels provenant de pays liés par des ALE à l’UE, et considérés comme des «partenaires de confiance», puissent être intégrés dans le calcul du «made in Europe». Cela pourrait bénéficier au Maroc, qui a lui-même instauré depuis septembre 2023 une clause de préférence nationale dans l’octroi des marchés publics, favorisant l’accès des petites entreprises locales et l’utilisation de produits nationaux.
Les discussions interinstitutionnelles sur le texte s’annoncent complexes. Le groupe des Verts au Parlement européen a exprimé ses réserves sur l’élargissement possible du «made in Europe» aux pays tiers, estimant que cela affaiblit l’efficacité de la loi. La France et l’Italie soutiennent des règles strictes, tandis que l’Allemagne, plus prudente, propose d’inclure jusqu’à 40 pays partenaires afin d’éviter des représailles commerciales de Pékin. Avant sa ratification, l’IAA doit encore passer par le processus législatif au Parlement européen, mais il constitue déjà un tournant stratégique dans la politique industrielle et commerciale de l’UE.
L’IAA prévoit également un durcissement des conditions pour les investissements étrangers dans les secteurs sensibles. Tout projet supérieur à 100 millions d’euros dans les batteries, véhicules électriques, panneaux solaires ou matières premières critiques, émanant d’un pays dominant le marché mondial comme la Chine, devra respecter au moins quatre conditions sur six, dont l’obligation de 50% d’emplois européens. Les autres critères incluent la limitation de la participation au capital, un transfert technologique significatif, des investissements en recherche et développement en Europe, et un approvisionnement local minimum.




