Le dessalement: un pilier stratégique, mais coûteux, de l’irrigation marocaine

L'usine de dessalement de l'eau de mer d'Agadir est la plus grande station dans le monde conçue pour l'utilisation combinée de l'eau potable et de l'irrigation, avec une capacité de 275.000 m3/jour.

Usine de dessalement d'eau de mer d'Agadir, d'une capacité de 275.000 mètres cubes quotidiens. . Abengoa

Revue de presseDevant la raréfaction des ressources en eau et la multiplication des sécheresses, le Maroc mise sur le dessalement de l’eau de mer pour sécuriser à la fois l’agriculture et l’approvisionnement en eau potable. Si cette solution offre un souffle vital aux filières exportatrices et aux villes en expansion, elle soulève des défis majeurs: coûts financiers élevés, dépendance énergétique et impacts environnementaux significatifs. Cet article est une revue de presse tirée du magazine hebdomadaire Challenge.

Le 16/02/2026 à 20h07

Le développement d’une agriculture marocaine performante, fortement orientée vers l’export et génératrice de valeur ajoutée, s’est historiquement appuyé sur la disponibilité de l’eau d’irrigation. Ce levier a permis l’essor de filières agricoles à haute rentabilité, notamment l’arboriculture, les agrumes, les fruits rouges ou encore la culture maraîchère sous serre. Toutefois, ce modèle, longtemps soutenu par la construction de grands barrages et par la mobilisation intensive des ressources hydriques, se heurte aujourd’hui à une réalité climatique plus contraignante.

Dans ce contexte, le dessalement de l’eau de mer s’impose progressivement comme une alternative stratégique pour préserver les systèmes agricoles et garantir l’alimentation en eau potable, relève le magazine hebdomadaire dans une analyse dédiée. Les pouvoirs publics ont ainsi engagé, dès 2020, un vaste programme d’investissement à travers le Programme National d’Approvisionnement en Eau Potable et d’Irrigation, doté d’une enveloppe initiale de 115 milliards de dirhams et étalé jusqu’en 2027. Selon le magazine hebdomadaire Challenge, ce chantier prévoit notamment la construction de neuf stations de dessalement destinées à renforcer l’alimentation en eau potable dans plusieurs villes, dont Agadir et Laâyoune, ainsi que la mise en œuvre de six nouvelles installations visant à sécuriser l’approvisionnement en eau dans d’importants pôles urbains et industriels, notamment la région de Casablanca et d’autres centres en pleine croissance démographique et économique.

Malgré son caractère stratégique, le dessalement demeure une technologie lourde sur le plan financier. Les investissements nécessaires pour la construction d’unités de production se chiffrent souvent en centaines de millions de dollars, tandis que le coût de production de l’eau dessalée reste élevé à l’échelle internationale, oscillant généralement entre 0,40 et plus de 1 euro par mètre cube grâce aux technologies d’osmose inverse. Si ce coût a considérablement diminué depuis les années 1970, il demeure étroitement dépendant du prix de l’énergie, principale composante des dépenses d’exploitation, la production d’un mètre cube d’eau nécessitant entre 2,5 et 3 kilowattheures d’électricité, a-t-on pu lire dans Challenge.

Le Maroc s’est pourtant positionné très tôt dans ce domaine. Dès 1977, la première station de dessalement, implantée à Boujdour, produisait de l’eau à un coût estimé à 50 dirhams le mètre cube, un niveau alors très élevé. Depuis, les autorités ont cherché à améliorer la rentabilité de ces projets en recourant notamment au partenariat public-privé. L’exemple le plus emblématique reste l’unité de dessalement de Chtouka-Aït Baha, conçue pour irriguer près de 15.000 hectares de cultures maraîchères exploitées par environ 1.500 agriculteurs tout en alimentant en eau potable la région du Grand Agadir. Ce projet, dont le coût d’investissement avoisine 4,48 milliards de dirhams, permet aujourd’hui de produire de l’eau destinée à l’irrigation à un prix relativement compétitif, estimé entre 5,50 et 6 dirhams le mètre cube.

Néanmoins, la question du financement demeure au cœur des préoccupations, a écrit Challenge. Selon les données de l’Office national de l’électricité et de l’eau potable, le coût moyen de production d’un mètre cube d’eau potable, toutes sources confondues, atteint environ 15 dirhams, alors que la majorité des ménages marocains paie l’eau à un tarif compris entre 2,5 et 3 dirhams dans les premières tranches de consommation. «Cette distorsion tarifaire fait peser une pression considérable sur les finances publiques», atteste Challenge, qui indique que «dans son rapport 2024-2025, la Cour des comptes souligne que le système actuel de tarification ne reflète pas le coût réel de production de l’eau dessalée, dont le prix peut varier entre 4,48 et 23,55 dirhams par mètre cube hors subventions, alors que les tarifs de vente à la production restent largement inférieurs».

Cette situation se traduit par des mécanismes de compensation financière importants. À Agadir, par exemple, l’État verse une subvention d’exploitation afin de couvrir l’écart entre le coût d’achat de l’eau auprès du partenaire privé et le tarif appliqué aux distributeurs régionaux. Entre janvier 2022 et juin 2024, cette compensation a atteint 684 millions de dirhams. Dans la ville de Laâyoune, le coût moyen de production s’élevait à 23,41 dirhams par mètre cube en 2023, alors que le tarif appliqué ne dépassait pas 5,06 dirhams, générant un déficit opérationnel de plus de 200 millions de dirhams.

Au-delà de l’enjeu financier, le dessalement soulève également des préoccupations environnementales. La production d’électricité utilisée dans ces installations repose encore majoritairement sur les énergies fossiles, lesquelles représentent entre 70 et 75% du coût global de production du kilowattheure au Maroc. Pour limiter l’empreinte carbone de ces projets et éviter d’aggraver les émissions de gaz à effet de serre, le recours aux énergies renouvelables, notamment l’éolien et le solaire, apparaît comme une voie incontournable pour accompagner la généralisation du dessalement.

Par ailleurs, cette technologie génère des volumes importants de saumure, un résidu fortement concentré en sel rejeté en mer après le processus de filtration, a-t-on encore pu lire. «Ces rejets, souvent deux fois plus salés que l’eau marine naturelle, peuvent perturber les écosystèmes côtiers en réduisant l’oxygénation des fonds marins et en menaçant la biodiversité», indique Challenge. La généralisation du dessalement impose ainsi aux autorités marocaines de concilier impératifs économiques, sécurisation de la ressource hydrique et préservation de l’environnement, dans un contexte marqué par une pression croissante sur les ressources naturelles, et du fait de l’urgence, «d’adapter le modèle agricole aux nouvelles réalités climatiques».

Par La Rédaction
Le 16/02/2026 à 20h07