Dans un monde marqué par des disruptions continues, un stress climatique sévère, une accélération technologique fulgurante, une fragmentation géopolitique inédite depuis des décennies et de fortes pressions budgétaires, la justice sociale devient une infrastructure invisible de la résilience des sociétés, la base qui protège les communautés contre les chocs, les inégalités de transition et les coûts sociaux des transformations en cours.
Les chocs globaux ne sont pas neutres: ils sont distributifs par nature. Le changement global ne se contente pas d’accélérer le monde. Il redistribue les risques de manière profondément asymétrique. Dans la plupart des cas, ces chocs sont largement produits dans le «Grand Nord», tandis que ce sont les groupes vulnérables du «Grand Sud» qui en supportent l’essentiel des coûts. Les ménages fragiles subissent de plein fouet les effets cumulés de ces disruptions. D’où la nécessité de passer d’une logique exclusivement centrée sur la croissance à une logique de gestion proactive des vulnérabilités.
C’est dans cet esprit que la Banque mondiale et le FMI parlent désormais de croissance inclusive et résiliente, capable d’absorber les chocs sans fracturer le tissu social.
La justice sociale ne peut donc plus être pensée comme un correctif a posteriori. Elle doit être intégrée en amont des politiques publiques, notamment dans la répartition des coûts de la transition énergétique, technologique et démographique. L’inégalité n’est plus un «problème social périphérique». Elle est devenue une variable macroéconomique de fragilité structurelle, à mesurer au même niveau que l’inflation, la dette ou les déséquilibres des balances commerciales et des paiements.
Il existe un lien étroit entre les inégalités et l’instabilité politique. La perte de confiance mine la crédibilité de l’action publique et sape la portée réelle des réformes. Le coût n’est donc pas seulement social ou politique. Il est directement économique.
Dans des contextes de vulnérabilité sociale élevée, les politiques publiques peinent à produire des effets durables. Les réformes se fragmentent, se défensivisent et perdent leur portée transformatrice. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) souligne d’ailleurs que les inégalités constituent un frein structurel à la productivité et à la compétitivité. La justice sociale n’est donc pas un luxe normatif: elle est une condition de soutenabilité du développement.
La nouvelle grammaire de la justice sociale implique un passage d’une logique purement redistributive (taxer les riches pour aider les pauvres) à une logique d’accès et d’inclusion. Parce qu’elle est multidimensionnelle, elle commence par un meilleur accès aux services publics essentiels, en particulier la santé et l’éducation. Elle suppose aussi une justice territoriale visant à corriger les inégalités d’accès dans les zones rurales, périphériques et enclavées. Elle implique enfin une justice numérique et algorithmique, afin de réduire les fractures entre ménages aisés et ménages vulnérables, entre groupes bénéficiant d’un accès fluide aux services et groupes confrontés à des obstacles systémiques persistants (femmes, jeunes, personnes âgées, personnes en situation de handicap, migrants).
«La justice sociale est un impératif éthique, certes, mais elle est surtout un avantage comparatif pour un pays comme le Maroc, dans une région structurellement sous tension.»
— Lahcen Haddad
Les populations les plus vulnérables sont également les plus exposées aux risques environnementaux et épidémiques. La résilience sociale et environnementale devient ainsi un pilier des sociétés justes et durables. Les déficits de justice qui s’accumulent finissent, à terme, par produire des risques de fragilité structurelle complexe, sapant durablement la cohésion sociale, la confiance institutionnelle et la capacité d’adaptation collective.
Il existe un faux dilemme opposant justice sociale et stabilité économique ou macroéconomique. En réalité, la justice sociale n’est pas une menace pour la stabilité: elle en est une condition. Ce sont les inégalités mal gérées qui produisent polarisation sociale, tensions politiques et protestations durables, avec, à terme, un coût budgétaire, institutionnel et macroéconomique élevé.
À l’inverse, des politiques sociales intelligentes, ciblées et structurelles renforcent la crédibilité de l’action publique. Elles stabilisent non seulement les équilibres économiques, mais aussi les anticipations sociales, la confiance des ménages et la lisibilité des trajectoires de réforme.
Les ajustements court-termistes, aveugles aux enjeux de justice sociale, ne produisent que frustration politique et instabilité latente. Ce qui est soutenable, ce sont des réformes profondes, pensées dans la durée, fondées sur l’équité, l’accès et l’inclusion.
Ainsi, la justice sociale devient une politique de prospective sociale, un outil de prévention des crises sociales et politiques, et un investissement stratégique dans la stabilité des sociétés. Cela implique de passer d’une logique réparatrice ex post à une logique intégrée ex ante: intégrer la justice sociale dès la conception des politiques publiques, et non comme un addendum tardif.
Les subventions générales sont souvent inefficientes; un ciblage intelligent produit un impact social et macroéconomique nettement supérieur. Les partenaires multilatéraux s’alignent lorsque la vision est lisible et l’impact démontré. Sans contrat social crédible, même les bonnes politiques échouent.
Pour le Maroc, il est désormais acquis, sous l’impulsion du Souverain, que la justice sociale est une condition incontournable de la trajectoire de développement. La généralisation de la couverture médicale, l’amélioration de l’accès à la santé et à l’éducation, la réforme des retraites et le soutien aux populations vulnérables font du pays un laboratoire de la nouvelle équation stabilité – réforme – justice sociale.
Il reste néanmoins à affiner le ciblage des aides directes, améliorer la qualité effective de l’accès aux soins, renforcer l’offre publique de santé, généraliser les écoles d’excellence, réduire les inégalités sociales persistantes et renforcer l’employabilité des jeunes ainsi que l’inclusion économique des femmes.
Les risques liés à la transition climatique doivent être neutralisés par des programmes ambitieux de résilience face aux sécheresses, aux inondations et aux catastrophes naturelles. Le capital humain demeure la clef de voûte du renforcement des compétences des classes moyennes et des franges les plus vulnérables de la société.
La stabilité politique est un actif stratégique directement lié à la capacité d’inclusion sociale en amont. La justice sociale est un impératif éthique, certes, mais elle est surtout un avantage comparatif pour un pays comme le Maroc, dans une région structurellement sous tension.
En conclusion, la justice sociale est une infrastructure stratégique de résilience face aux aléas sociaux, économiques et environnementaux. Dans un monde de plus en plus instable, la capacité à gérer le changement de manière équitable devient un facteur de crédibilité politique et de puissance douce. Les pays qui réussissent sont ceux qui réforment vite et durablement, sans rompre leur contrat social.





