L’enjeu dépasse largement la seule préservation du couvert végétal. La raréfaction de la ressource forestière agit comme un facteur de désorganisation systémique, affectant l’approvisionnement en bois, renchérissant les coûts industriels, accentuant la dépendance aux importations et fragilisant, en cascade, l’industrie du meuble, de la menuiserie, de l’ébénisterie, du bois-énergie et de l’artisanat traditionnel. Le déficit écologique se mue progressivement en déficit économique.
Le domaine forestier national couvre environ 9 millions d’hectares, soit 12,6% du territoire national, selon le dernier rapport de la Cour des comptes. Il constitue à la fois un capital écologique, un amortisseur social en milieu rural et un socle productif pour plusieurs filières économiques. Pourtant, cette ressource est soumise à une dégradation structurelle persistante, alimentée par le surpâturage, la surexploitation du bois de feu, les incendies, les pressions anthropiques et les effets cumulés du changement climatique.
La Cour des comptes estime la perte annuelle du couvert forestier à environ 17.000 hectares. Un rythme qui, sur le long terme, compromet la capacité du pays à maintenir une production forestière durable et économiquement viable. Cette érosion n’est pas compensée par les efforts de reconstitution engagés au cours des dernières années.
Entre 2010 et 2021, le Cour estime que sur les 580.000 hectares programmés en reboisement, seuls 363.762 hectares ont été effectivement plantés, soit un taux de réalisation de 62%. Plus préoccupant encore, le taux moyen de réussite des plantations n’a pas dépassé 56% sur la période. Dans le cadre de la stratégie «Forêts du Maroc 2020-2030», la superficie reconstituée entre 2022 et 2024 s’est limitée à 57.546 hectares, correspondant à un taux de réalisation de 41% par rapport aux objectifs du business plan initial. Ces données traduisent un décalage persistant entre les ambitions affichées et les résultats observés sur le terrain.
La stratégie «Forêts du Maroc 2020-2030» fixe pourtant des objectifs élevés: reboiser 600.000 hectares à l’horizon 2030 et porter le taux de réussite des plantations à 80%. Mais la Cour des comptes souligne l’absence de clarification sur les finalités fonctionnelles du reboisement. Les surfaces à vocation productive, protectrice ou récréative ne sont pas clairement distinguées, ce qui complique l’évaluation des impacts économiques et environnementaux.
| Indicateur | Valeur cumulée / moyenne | Équivalent économique | Risque économique |
|---|---|---|---|
| Superficie forestière perdue | 187.000 ha | Coût environnemental estimé à 250 MDH/an | Érosion du capital productif forestier |
| Reboisement programmé | 580.000 ha | Dépenses publiques sans rendement optimal | Inefficience de l’investissement public |
| Reboisement effectivement réalisé | 363.762 ha | 62% des objectifs atteints | Décrochage entre planification et exécution |
| Taux de réalisation du reboisement | 62% | 216.238 ha non réalisés | Perte d’effet levier économique |
| Taux moyen de réussite des plantations | 56% | 44% de surfaces peu ou non fonctionnelles | Rendement écologique et productif faible |
| Surface réellement reconstituée fonctionnelle | 203.700 ha | Inférieure aux pertes cumulées | Incapacité à compenser la déforestation |
| Solde net forêt (pertes – surfaces viables) | Négatif | Déficit forestier structurel | Risque de pénurie durable de bois |
| Dépendance aux importations de bois | 70% des besoins | 220 M USD/an d’importations | Pression sur la balance commerciale |
| Emplois exposés indirectement | 50.000 | Vulnérabilité sociale croissante | Risque de désindustrialisation diffuse |
Reboisement, pertes forestières et risques économiques (2010–2021)
À cette lacune s’ajoute l’absence d’un plan global d’adaptation aux changements climatiques, couvrant l’ensemble de la chaîne de reconstitution forestière, de la sélection des essences à la gestion post-plantation. La recherche scientifique, pourtant centrale pour garantir la résilience des forêts, demeure insuffisamment intégrée au pilotage stratégique.
Sur le plan institutionnel, la gouvernance du secteur forestier apparaît fragmentée et inachevée, selon le rapport. Plusieurs instances prévues par la stratégie, aux niveaux régional et communal, n’ont pas encore été mises en place, tandis que le projet de loi relatif à la conservation des forêts et à leur développement durable reste en phase d’étude, alors même que la stratégie arrive à mi-parcours. Cette situation limite la capacité de coordination, retarde la territorialisation des politiques forestières et réduit l’appropriation des enjeux par les acteurs locaux.
Une filière bois structurellement dépendante des importations
La dégradation du capital forestier se répercute directement sur l’approvisionnement industriel. Le Maroc ne couvre qu’environ 30% de ses besoins en bois d’œuvre et d’industrie, estimés à près de 2,2 millions de mètres cubes par an. Autrement dit, près de 70% du bois utilisé dans la menuiserie, l’ameublement et la construction est importé.
Panneaux de particules de bois revêtus.
Cette dépendance structurelle se traduit par une facture annuelle d’importation d’environ 220 millions de dollars et expose la filière aux chocs exogènes, notamment les fluctuations des taux de change, la volatilité des prix internationaux, les tensions logistiques et le renchérissement du fret maritime. La flambée des cours du bois observée en 2021, de l’ordre de 25% en quelques mois, révèle un peu plus la vulnérabilité de l’appareil productif national face aux cycles mondiaux des matières premières.
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À cette contrainte s’ajoute la pression exercée par le bois-énergie. Environ 6 millions de tonnes de bois de feu sont consommées chaque année, alors que la production forestière durable n’en fournit que 3 millions. Cette surexploitation, évaluée à près de 200% de la capacité soutenable, réduit d’autant la disponibilité de grumes destinées à l’industrie, accélérant la dégradation des forêts et aggravant la dépendance aux importations.
Dans l’industrie du meuble et de la menuiserie, la matière première représente environ un tiers du coût de production. La hausse des prix du bois, combinée à l’augmentation des coûts logistiques, exerce une pression directe sur les marges, en particulier pour les PME, qui constituent l’essentiel du tissu industriel du secteur.
Les industriels se trouvent confrontés à un arbitrage délicat: absorber la hausse des coûts au risque d’éroder leur rentabilité, ou la répercuter sur les prix de vente, au risque de perdre des parts de marché face aux produits importés finis. Cette tension est accentuée par l’essor rapide des importations de meubles, qui représentent désormais entre 30% et 40% du marché national, estimé entre 25 et 38 milliards de dirhams.
Le paradoxe est d’autant plus marqué que les importations de produits finis progressent plus rapidement que celles des intrants, contribuant à une forme de désindustrialisation silencieuse. Certains opérateurs locaux se retrouvent cantonnés à des fonctions d’assemblage ou de distribution, au détriment de la création de valeur ajoutée nationale.
Un impact social et artisanal sous-estimé
La filière bois emploie environ 50.000 personnes de manière stable au Maroc, dont près de 30.000 dans l’industrie du meuble. À ces emplois formels s’ajoute un vaste tissu artisanal, particulièrement exposé à la raréfaction des essences locales comme le cèdre, le noyer ou le thuya.
Dans les médinas de Fès, Meknès, Marrakech ou Essaouira, la hausse des prix du bois et les restrictions d’accès à la ressource réduisent l’activité des ateliers traditionnels et compromettent la transmission de savoir-faire anciens. La crise du bois menace ainsi non seulement des emplois, mais aussi un patrimoine immatériel et culturel étroitement lié à l’économie locale.
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Au-delà des centres urbains, la dégradation des forêts affecte également les revenus ruraux liés aux produits forestiers non ligneux. Ces activités génèrent chaque année entre 8 et 10 millions de journées de travail et concernent près de 7 millions de personnes, selon le Conseil économique, social et environnemental (CESE). La raréfaction de la ressource accentue les tensions d’usage et se traduit par environ 12.000 procédures judiciaires annuelles liées aux infractions forestières, révélant un conflit latent entre préservation, subsistance et exploitation économique.
Face à la contraction de l’offre en bois massif, la filière s’oriente vers des matériaux de substitution. Les panneaux reconstitués, notamment le type de bois appelé MDF (Medium Density Fiberboard) et les panneaux de particules, sont devenus centraux dans la production de meubles et d’agencements intérieurs.
Les importations de panneaux ont progressé de manière soutenue ces dernières années, traduisant une adaptation forcée des industriels aux contraintes d’approvisionnement. Parallèlement, des initiatives de recyclage et de valorisation des déchets de bois émergent, s’inscrivant dans une logique d’économie circulaire. La transformation de résidus de menuiserie en granulés de chauffage ou la récupération de palettes pour l’ameublement témoignent d’une capacité d’innovation qui, si elle reste marginale à l’échelle nationale, révèle des pistes de résilience.
Cette transition s’accompagne également d’une montée en gamme technologique par l’optimisation des découpes, l’automatisation partielle des ateliers et le recours accru à la conception assistée par ordinateur. Autant d’évolutions qui visent à compenser la rareté de la matière première par des gains de productivité et une meilleure valorisation de chaque mètre cube de bois.
Face à ce constat, la Cour des comptes insiste sur la nécessité d’accélérer l’adoption du cadre législatif relatif à la conservation des forêts et de doter l’Agence nationale des eaux et forêts (ANEF) d’un plan d’action détaillé, intégrant l’ensemble des leviers de reconstitution par le reboisement mais aussi la régénération naturelle voir l’amélioration sylvopastorale et le suivi post-plantation. Elle recommande également l’élaboration d’une feuille de route claire pour la gestion des semences et la production de plants forestiers, en instaurant des mécanismes de certification, de traçabilité et de contrôle qualité. Les capacités limitées des pépinières publiques, l’absence de cahiers des charges adaptés pour le secteur privé et le déficit de suivi standardisé constituent autant de freins à l’efficacité des programmes de reboisement actuels.
















