Faut-il mettre fin au monopole des pharmaciens: que font les autres pays?

Une pharmacie au Maroc.

Une pharmacie au Maroc. . DR

Alors que le débat sur l’ouverture du capital des officines s’intensifie au Maroc, l’expérience internationale montre qu’il n’existe pas de modèle unique. Entre monopole strict réservé aux pharmaciens, ouverture encadrée et plafonnée ou libéralisation large favorisant les chaînes, chaque pays a construit un équilibre propre entre impératifs sanitaires, concurrence économique et maillage territorial. Tour d’horizon des principaux modèles adoptés à l’international.

Le 20/02/2026 à 14h18

À la veille de la publication, début mars, de l’avis du Conseil de la concurrence recommandant la fin du monopole des pharmaciens sur la détention du capital, la tension monte dans la profession. Tous syndicats confondus, les pharmaciens rejettent fermement cette option et menacent d’une grève nationale. Lors d’une récente réunion, l’instance présidée par Ahmed Rahhou a présenté plusieurs modèles internationaux d’organisation du capital des officines.

Le modèle italien: ouverture encadrée et plafonnée

L’Italie a opté pour un modèle d’ouverture du capital sous strict encadrement. La détention peut être assurée par un ou plusieurs pharmaciens, mais le capital est également ouvert aux non-pharmaciens sous forme sociétaire. La responsabilité professionnelle demeure toutefois exclusivement assurée par un pharmacien responsable. Les chaînes capitalistiques sont autorisées, avec un plafond: un même opérateur ne peut pas détenir plus de 20% des officines existantes.

La régulation territoriale est stricte. Les autorisations d’ouverture ou de transfert sont délivrées par les autorités régionales (Regioni), en coordination avec les ordres provinciaux. Le maillage repose sur un quota démographique: en moyenne, une pharmacie pour 3.300 habitants.

Quelques indicateurs:

  • 20.160 officines (2025)
  • 80.018 pharmaciens inscrits (2022)
  • 134 pharmaciens pour 100.000 habitants
  • 33 officines pour 100.000 habitants

Plus de 60% des pharmacies sont aujourd’hui exploitées sous forme de sociétés, contre environ 40% en entreprise individuelle. Ce modèle combine ouverture au capital et régulation territoriale forte.

Le modèle français: monopole maintenu, réseaux sans capital

La France reste attachée à une détention exclusivement réservée aux pharmaciens. L’exploitation peut être individuelle ou sous forme de Société d’exercice libéral (SEL), voire via des Sociétés de participation financière de professions libérales, mais toujours sous contrôle pharmaceutique. Les chaînes capitalistiques et la prise de contrôle par des non-pharmaciens sont interdites.

L’implantation est strictement régulée par l’Agence régionale de santé (ARS) selon un numerus clausus: 1 officine pour 2.500 habitants, puis 1 supplémentaire par tranche de 4.500 habitants.

Indicateurs:

  • 20.242 officines (2025)
  • 75.080 pharmaciens inscrits (2025)
  • 109 pharmaciens pour 100.000 habitants
  • 30 officines pour 100.000 habitants

Cependant, 34% des pharmacies ont rejoint une enseigne ou un réseau (environ 6.985 officines), tout en respectant l’interdiction de chaînes capitalistiques.

Le cas du modèle Hygie31

Le groupe Hygie31 illustre cette organisation hybride. Il fédère plus de 1.400 officines et réseaux partenaires en France et en Espagne (Lafayette, Pharmacorp, Pharmacyal, Quartz, etc.).

Les pharmacies restent la propriété des titulaires, mais Hygie31 prend des participations dans des structures de services (centrales d’achats, marketing, digital, formation). Il s’agit donc d’une mutualisation des outils sans détention du capital des officines.

L’Allemagne: propriété pharmaceutique stricte

En Allemagne, la détention est exclusivement réservée aux pharmaciens inscrits à l’Apothekerkammer. Un pharmacien peut posséder une officine principale et jusqu’à trois succursales proches géographiquement. Les chaînes capitalistiques sont interdites.

Contrairement à la France ou à l’Italie, il n’existe pas de numerus clausus national ni de quotas démographiques. Chaque officine doit toutefois être dirigée par un pharmacien responsable.

Indicateurs:

  • 17.041 officines (2024)
  • 69.800 pharmaciens (2023)
  • 67 pharmaciens pour 100.000 habitants
  • 23 officines pour 100.000 habitants

La densité est relativement faible et le maillage rural parfois jugé insuffisant, en l’absence de mécanismes de mutualisation capitalistique.

Le Portugal: ouverture contrôlée et plafonnée

Le Portugal a ouvert largement le capital en 2007, tout en fixant des garde-fous. Toute personne physique ou morale peut devenir propriétaire d’une pharmacie, même non-pharmacien (à l’exception des médecins, grossistes, industriels pharmaceutiques ou assureurs). Chaque officine doit être dirigée par un pharmacien responsable.

Un propriétaire ne peut pas détenir plus de quatre pharmacies. Les critères d’implantation reposent sur au moins 3.500 habitants dans la zone et une distance minimale de 350 mètres en zone urbaine.

Indicateurs:

  • 2.920 officines (2024)
  • 16.439 pharmaciens (2023)
  • 102 pharmaciens pour 100.000 habitants
  • 33 officines pour 100.000 habitants

Ce modèle a favorisé l’investissement et la modernisation: téléconsultation, vaccination, click & collect et diversification des services.

Le Royaume-Uni: ouverture large et domination des chaînes

Le Royaume-Uni applique un modèle d’ouverture très large. Les officines peuvent être détenues par des pharmaciens ou par des sociétés détenues par des non-pharmaciens. La propriété corporative est pleinement autorisée.

Chaque officine doit disposer d’un pharmacien responsable inscrit au General Pharmaceutical Council (GPhC), mais il n’existe pas de limitation stricte du nombre d’officines par groupe.

Indicateurs:

  • 13.216 officines (2025)
  • 65.400 pharmaciens (2025)
  • 84 pharmaciens pour 100.000 habitants
  • 21 officines pour 100.000 habitants

Ce modèle a favorisé l’essor de grandes chaînes comme Boots, Lloyds Pharmacy et Well Pharmacy, capables de mutualiser achats et marketing à l’échelle nationale.

L’Arabie saoudite: ouverture récente et capital étranger

L’Arabie saoudite a récemment élargi l’ouverture du capital, y compris aux investisseurs étrangers via un décret royal de mars 2025.

Les chaînes sont autorisées. Une société peut détenir jusqu’à 30 pharmacies par licence. En cas de partenariat incluant un non-pharmacien, la limite est fixée à cinq officines. Chaque pharmacie doit être dirigée par un pharmacien responsable.

Indicateurs:

  • 10.347 officines (2022)
  • 46.856 pharmaciens (2025)
  • 67,3 pharmaciens pour 100.000 habitants
  • 32,2 officines pour 100.000 habitants

Des groupes comme Nahdi Medical Company et Al-Dawaa Medical Services ont connu une forte expansion. Le nombre d’officines a progressé de 89% entre 2007 et 2022.

Quel choix pour le Maroc?

Trois grands modèles se dégagent:

  1. Monopole strict pharmaceutique (France, Allemagne)
  2. Ouverture encadrée et plafonnée (Italie, Portugal, Arabie saoudite)
  3. Ouverture large et capitalistique (Royaume-Uni)

Le Conseil de la concurrence semble privilégier un modèle d’ouverture encadrée, combinant responsabilité professionnelle du pharmacien et possibilité d’investissement extérieur.

La profession, elle, rejette catégoriquement cette orientation, estimant qu’elle fragiliserait l’indépendance sanitaire et ouvrirait la voie à une financiarisation excessive du secteur. La menace d’une grève nationale ouverte témoigne de la profondeur du clivage.

Par Wadie El Mouden
Le 20/02/2026 à 14h18