Du détroit d’Ormuz aux stations-service de Casablanca: comment l’effet domino du choc pétrolier se fait sentir au Maroc

ارتفاع النفط عالميا يثير قلق المغاربة بشأن أسعار الوقود
Le 09/03/2026 à 20h42

VidéoL’escalade militaire autour de l’Iran replace les routes énergétiques du Golfe au centre des équilibres économiques mondiaux. Pour le Maroc, importateur structurel d’énergie mais économie ouverte solidement arrimée à ses partenaires européens et africains, cette crise agit moins comme un choc systémique que comme un test de résilience. Les premières analyses convergent: la hausse des prix de l’énergie pourrait exercer une pression sur l’inflation, certains secteurs industriels et les coûts logistiques, tout en ouvrant paradoxalement de nouvelles perspectives d’investissement et de repositionnement stratégique.

Les crises géopolitiques au Moyen-Orient ont historiquement une capacité singulière à se diffuser rapidement dans l’économie mondiale. La guerre qui se déroule actuellement autour de l’Iran ne fait pas exception. Bien que géographiquement éloigné du théâtre des opérations, le Maroc observe attentivement les premières secousses économiques provoquées par les tensions dans la région.

Au cœur de ces préoccupations figure le détroit d’Ormuz, corridor maritime par lequel transite une part essentielle du commerce pétrolier mondial. Les perturbations qui menacent cette voie stratégique ont immédiatement ravivé les tensions sur les marchés énergétiques.

Selon les données de marché observées ces derniers jours, le prix du Brent dépasse désormais les 100 dollars le baril, un niveau sensiblement supérieur aux 65 dollars retenus comme hypothèse dans la Loi de finances pour 2026, publiée par le ministère de l’Économie et des Finances. Cette évolution illustre la rapidité avec laquelle les tensions géopolitiques peuvent se traduire par une prime de risque énergétique sur les marchés internationaux.

Pour une économie comme celle du Maroc, l’exposition à ces fluctuations reste structurelle. Le Royaume couvre plus de 90% de ses besoins énergétiques par l’importation, selon les données officielles du ministère de la Transition énergétique et du Développement durable. Cette dépendance constitue l’un des principaux canaux par lesquels les crises énergétiques internationales peuvent se transmettre à l’économie nationale.

A Casablanca, la crainte de nouvelles hausses du prix du carburant est réelle. Un petit détour par les stations-service du centre-ville suffit à le dire et, parfaitement a fait des événements se déroulant au Moyen-Orient, les personnes interrogées par Le360 ne cachent pas leur angoisse. «Il est clair que si le conflit perdure, nous serons durement impactés. Personnellement, ma petite moto, c’est mon gagne-pain. Je suis déjà passé de 50 à 60 dirhams le plein il y a peu. Et je ne serai pas étonné si le prix passe à 70 ou 80 dans les prochains jours», témoigne ce livreur. Cet automobiliste s’attend, lui, à une inflation généralisée. «Une hausse du prix du carburant se traduira sans nul doute une augmentation du prix de toutes les autres denrées, le transport étant le moteur de toute l’économie. Peu parmi nous sont prêts à une telle flambée», commente-t-il.

Qu’en est-il en vrai? L’économiste et député Dr Jamal Diwany, ex président de la Commission parlementaire des secteurs productifs, estime que la situation actuelle met à l’épreuve l’équilibre macroéconomique du pays tout en révélant certaines opportunités stratégiques.

«La guerre en cours en Iran place l’économie marocaine face à certains défis majeurs. Bien que géographiquement éloigné du théâtre des opérations, le Royaume, en tant qu’importateur net d’énergie et hub économique stable, subit les contrecoups de cette crise, mais peut aussi en tirer certains avantages», explique-t-il.

Pour cet économiste, les premiers jours du conflit permettent déjà d’identifier trois principaux mécanismes de transmission que sont le choc énergétique, la réaction des marchés financiers et un possible réalignement géoéconomique.

L’énergie, premier canal de transmission

Le renchérissement du pétrole constitue le premier effet observable de la crise. Lorsque les marchés anticipent une perturbation des flux pétroliers, ils intègrent immédiatement une prime de risque dans les cours.

Pour le Maroc, cette hausse se traduit mécaniquement par un alourdissement potentiel de la facture énergétique et par une pression accrue sur la balance commerciale.

Selon Jamal Diwany, les effets peuvent également se transmettre au niveau domestique à travers les prix des carburants.

«Cette pression pourrait se répercuter à la pompe. Les analystes considèrent généralement qu’une hausse de 10 dollars du Brent entraîne une augmentation comprise entre 0,80 et 1,20 dirham par litre de carburant», explique-t-il.

Une telle évolution raviverait le spectre de l’inflation importée, phénomène déjà observé dans de nombreuses économies importatrices d’énergie.

Cependant, l’impact réel dépendra largement de la durée des tensions géopolitiques. Les chocs pétroliers temporaires ont historiquement des effets plus limités que les crises prolongées.

L’inflation importée sous surveillance

La hausse du prix de l’énergie agit rarement de manière isolée. Elle se diffuse progressivement dans l’ensemble de l’économie en renchérissant les coûts de transport, de production et de logistique.

Pour Oussama Ouassini, spécialiste en intelligence économique, l’économie marocaine reste particulièrement sensible à ce type de transmission. «Le Maroc importe environ 90% de ses besoins énergétiques, ce qui le rend vulnérable aux chocs sur les marchés mondiaux du pétrole et du gaz naturel», explique-t-il.

Cette dépendance énergétique peut se traduire par une inflation importée touchant plusieurs catégories de biens. Les carburants et l’électricité constituent naturellement les premiers produits concernés. Mais les effets peuvent également se diffuser vers les biens transportés et les intrants industriels.

Selon Ouassini, certains secteurs pourraient être particulièrement exposés si les prix de l’énergie demeuraient durablement élevés.

Les produits alimentaires importés ou fortement dépendants du transport international pourraient subir une hausse des coûts logistiques. Les biens industriels et semi-finis pourraient également être affectés, notamment les matières premières utilisées dans l’industrie alimentaire ou dans les processus manufacturiers.

«Les coûts de production et de transport peuvent se répercuter progressivement sur l’ensemble de la chaîne économique», précise-t-il.

Toutefois, l’ampleur de cette diffusion dépendra essentiellement de la durée du conflit.

«Si la crise énergétique devait se prolonger au-delà de trois mois, l’inflation pourrait théoriquement dépasser 10%», observe Ouassini, tout en soulignant qu’il s’agit d’une analyse prospective fondée sur des scénarios de crise prolongée.

Il rappelle également que le Maroc dispose de stocks stratégiques de certains produits essentiels, notamment le blé et l’énergie fossile, ce qui peut atténuer les effets immédiats d’un choc international.

Les marchés et les investissements face à l’incertitude

Au-delà de l’énergie, les tensions géopolitiques influencent également le comportement des investisseurs. En période de conflit, les marchés financiers deviennent généralement plus prudents, notamment dans les économies émergentes. Les investisseurs adoptent alors des stratégies d’attentisme, particulièrement dans les secteurs sensibles au coût du crédit.

Selon Jamal Diwany, cette prudence pourrait toucher des secteurs comme la banque ou l’immobilier. Mais cette même crise pourrait également accélérer certaines dynamiques d’investissement.

Dans un contexte de recomposition géopolitique, l’Union européenne cherche à sécuriser ses chaînes d’approvisionnement et à diversifier ses partenaires industriels et énergétiques. Ainsi, le Maroc pourrait bénéficier de son positionnement géographique et de sa stabilité institutionnelle.

Selon Diwany, certains pays exportateurs d’hydrocarbures pourraient également chercher à sécuriser leurs flux logistiques en diversifiant leurs infrastructures de stockage et de transit.

«Les pays exportateurs de pétrole et de gaz pourraient être amenés à repositionner une partie de leurs stocks dans des infrastructures situées au Maroc afin de contourner les risques de blocage des routes maritimes», observe-t-il.

Le développement de nouvelles infrastructures portuaires, notamment le port de Nador, pourrait ainsi renforcer la place du Royaume dans les circuits énergétiques régionaux.

Parmi les secteurs économiques potentiellement affectés figure celui du bâtiment et des travaux publics.

L’économiste et universitaire Driss Effina souligne que cette industrie reste fortement dépendante des coûts énergétiques. Pour lui, «le secteur du BTP demeure particulièrement sensible au prix de l’énergie, notamment dans le transport des matériaux et dans la production de ciment, dont les usines sont très énergivores», explique-t-il.

Toute hausse durable du prix de l’énergie pourrait ainsi renchérir les coûts de production dans l’ensemble de la chaîne de construction. Cependant, les effets ne se manifestent généralement pas immédiatement.

«Historiquement, les répercussions de ce type de crise apparaissent après plusieurs semaines de tensions sur les marchés. Le véritable point d’observation se situe autour d’un délai d’environ un mois de conflit», précise Effina. Les entreprises du secteur surveillent donc attentivement l’évolution des prix énergétiques.

Selon lui, les cours du pétrole évoluent déjà autour de 102 dollars le baril, une tendance qui alimente les inquiétudes quant à une possible hausse des charges énergétiques dans les semaines à venir.

Cette situation intervient alors que le secteur du BTP commençait à afficher des signes de reprise après une période plus difficile. Les prochaines semaines seront donc déterminantes pour mesurer l’ampleur réelle de l’impact économique de la crise.

La transition énergétique comme amortisseur structurel

Si la dépendance énergétique reste élevée, la stratégie de diversification du mix énergétique engagée par le Maroc constitue un facteur de stabilisation à moyen terme. Le Royaume a engagé depuis plusieurs années une politique de développement massif des énergies renouvelables.

Selon les objectifs officiels fixés par la stratégie énergétique nationale, plus de 52% de la capacité installée devrait provenir de sources renouvelables d’ici 2030, grâce notamment au développement du solaire et de l’éolien.

Pour Jamal Diwany, cette orientation constitue désormais un véritable bouclier macroéconomique, car «la diversification énergétique engagée par le Maroc réduit progressivement l’exposition aux fluctuations des hydrocarbures et renforce l’attractivité du pays pour les investissements internationaux», estime-t-il.

Cette dynamique pourrait même s’accélérer dans un contexte de tensions énergétiques mondiales.

Les investissements en provenance de la Chine, des pays du Golfe ou de partenaires européens pourraient ainsi se renforcer, malgré la volatilité conjoncturelle liée à la crise actuelle.

Toutefois, la crise révèle autant de risques que d’opportunités. La guerre en Iran rappelle une nouvelle fois la vulnérabilité de l’économie mondiale aux tensions géopolitiques. Et pour le Maroc, l’impact de cette crise dépendra avant tout de sa durée et de son intensité.

Les premiers signaux indiquent que le Royaume pourrait subir certaines pressions sur sa facture énergétique et sur l’évolution des prix domestiques. Mais les fondamentaux macroéconomiques et la diversification progressive du modèle énergétique offrent des marges d’adaptation.

Pour le Maroc, l’enjeu consiste désormais à transformer cette période d’incertitude en levier de consolidation économique et de repositionnement stratégique.

Par Mouhamet Ndiongue et Sifeddine Belghiti
Le 09/03/2026 à 20h42