Crise au Moyen-Orient: la facture énergétique au Maroc pourrait s’alourdir de près de 20 milliards de DH, selon Abdellatif Komat

Une torche de gaz (gas flare) utilisée dans l'industrie pétrolière.

La montée des tensions au Moyen-Orient rappelle la vulnérabilité des économies aux chocs énergétiques. Mais dans cet environnement incertain, certains facteurs structurels pourraient aussi renforcer l’attractivité du Royaume, notamment la stabilité institutionnelle et l’intégration industrielle du Maroc, selon l’économiste Abdellatif Komat. Pour l’heure, le Maroc vit déjà les premiers contrecoups de cette crise avec une hausse de deux dirhams sur le prix du carburant, de quoi s’interroger sur l’impact de la flambée énergétique sur l’économie nationale.

Le 16/03/2026 à 16h11

L’augmentation des prix du carburant a dépassé les deux dirhams au Maroc du fait des tensions au Moyen-Orient et du blocage du détroit d’Ormuz. Cette hausse reflète la montée vertigineuse des cours du pétrole sur le marché international où les flux financiers réagissent rapidement aux incertitudes géopolitiques. Le Maroc, fortement intégré aux échanges internationaux et aux chaînes de valeur industrielles, n’échappe pas donc à ces dynamiques.

Pour l’économiste Abdellatif Komat, l’effet des tensions au Moyen-Orient sur les investissements étrangers ne suit pas une logique mécanique. «L’impact des crises géopolitiques sur les flux d’investissements étrangers n’est ni automatique ni uniforme. Il dépend surtout de la perception du risque par les investisseurs et des arbitrages géographiques qu’ils opèrent», explique-t-il dans un entretien accordé à Le360.

Trois mécanismes économiques apparaissent généralement dans ce type de contexte. Le premier est un phénomène d’attentisme. Les investisseurs internationaux adoptent souvent une stratégie dite wait-and-see lorsque l’incertitude géopolitique augmente. Les décisions d’investissement, en particulier dans l’industrie ou les infrastructures, peuvent alors être différées. Le second mécanisme concerne la réallocation géographique des capitaux où les tensions internationales conduisent parfois les investisseurs à déplacer leurs projets vers des pays jugés plus stables. Et un troisième phénomène qui peut apparaître comme un effet refuge pour certaines économies relativement stables dans leur environnement régional.

Les institutions internationales observent depuis plusieurs années un impact croissant de la fragmentation géopolitique sur l’environnement mondial de l’investissement et le Maroc peut subir certains effets indirects. Comme le rappelle Abdellatif Komat, les investisseurs évaluent rarement le risque à l’échelle d’un seul pays.

«Dans la pratique, les investisseurs analysent souvent les risques à l’échelle régionale, notamment dans l’espace MENA ou méditerranéen. Une escalade des tensions au Moyen-Orient peut ainsi entraîner une hausse de la prime de risque pour toute la région», observe l’économiste.

Les conséquences possibles sont bien identifiées par la littérature économique: report de certains projets industriels, ralentissement temporaire des annonces d’investissement ou durcissement des conditions de financement.

Les flux d’investissements étrangers vers le Maroc ont récemment montré une dynamique favorable. Ces chiffres sont corroborés par les indicateurs économiques de fin d’année 2025 avec une inflation maîtrisée à 0,8%, un déficit budgétaire ramené à 3,5% et une dette du Trésor qui reflue à 67,2%. Autre performance historique, les investissements directs étrangers (IDE) ont franchi, pour la première fois, la barre des 56 milliards de dirhams.

L’effet refuge marocain

Cependant, dans certaines configurations géopolitiques, les crises régionales peuvent paradoxalement renforcer l’attractivité de certains pays.

Abdellatif Komat souligne que le Maroc possède plusieurs atouts structurels susceptibles d’attirer les capitaux internationaux dans ce type de contexte. «Lorsque certaines zones deviennent instables, les investisseurs cherchent des économies politiquement stables, proches des marchés européens et disposant d’infrastructures industrielles solides. Le Maroc possède précisément ces caractéristiques», analyse-t-il.

Parmi ces facteurs figurent notamment la stabilité politique relative du pays dans son environnement régional, sa proximité géographique avec l’Europe, mais aussi ses accords de libre-échange avec plusieurs partenaires économiques. Cependant, l’industrialisation progressive du Royaume constitue également un élément déterminant. Depuis deux décennies, plusieurs filières d’exportation se sont consolidées, notamment dans l’automobile, l’aéronautique et l’agro-industrie.

Ces secteurs ont contribué à intégrer le Maroc dans les chaînes de valeur internationales, renforçant ainsi son rôle de plateforme industrielle euro-méditerranéenne. Selon les estimations citées par Abdellatif Komat, le pays couvre environ 90% de ses besoins énergétiques par des importations. Cette dépendance rend l’économie particulièrement sensible aux fluctuations des prix du pétrole et du gaz sur les marchés internationaux.

«Lorsque les prix internationaux de l’énergie augmentent, la facture énergétique du Maroc progresse immédiatement. Les importations d’énergie augmentent plus vite que les exportations, ce qui creuse mécaniquement le déficit commercial», souligne l’économiste. Et c’est dans ce contexte que les autorités utilisent généralement une estimation macroéconomique simple: une hausse de 10 dollars du prix du baril de pétrole pourrait augmenter la facture énergétique du pays d’environ 6 à 8 milliards de dirhams par an.

Dans la situation actuelle marquée par une augmentation des cours du pétrole d’environ 75 dollars à près de 100 dollars le baril, l’impact pourrait être significatif si cette tendance se prolonge. D’ailleurs, la hausse du carburant ce lundi a occasionné une prise d’assaut des stations-service par les automobilistes dans la soirée du dimanche 15 mars 2026.

Selon l’analyse présentée par Abdellatif Komat, cela pourrait entraîner un surcoût de plus de 20 milliards de dirhams pour les importations énergétiques.

Pour mémoire, la facture énergétique du Maroc avait atteint environ 150 milliards de dirhams en 2022, selon les données de l’Office des changes. Elle s’est ensuite repliée pour atteindre 107 milliards de dirhams en 2025, d’après les estimations officielles.

Dans un scénario de hausse durable des prix du pétrole, la facture énergétique pourrait de nouveau se situer autour de 125 à 130 milliards de dirhams.

Les risques macroéconomiques

Une augmentation durable de la facture énergétique pourrait affecter plusieurs équilibres macroéconomiques. Le premier concerne les finances publiques. Le budget de la Caisse de compensation, qui soutient notamment certains produits énergétiques et alimentaires, est limité à 13 MMDH pour 2026 selon les données budgétaires officielles.

Une hausse prolongée des prix de l’énergie pourrait obliger les autorités à renforcer les dispositifs de soutien pour certains secteurs sensibles, notamment le transport, l’agriculture ou l’électricité.

L’énergie agit comme un facteur de diffusion des hausses de prix dans l’ensemble de l’économie. Les carburants influencent directement les coûts de transport et, indirectement, les coûts de production industriels et agricoles.

«Le pétrole se transmet à l’inflation par plusieurs canaux. Il y a une transmission directe à travers les carburants, mais aussi des effets indirects via les coûts de production des entreprises», explique Abdellatif Komat.

Cette dynamique peut également avoir des implications monétaires. Bank Al-Maghrib avait porté son taux directeur à 3% en 2022-2023 pour contenir les pressions inflationnistes. Celui-ci est actuellement établi à 2,25%. Cependant, les tensions énergétiques prolongées pourraient naturellement impacter la politique monétaire, être amenée à s’ajuster afin de préserver la stabilité macroéconomique.

Au-delà de l’énergie, les tensions géopolitiques peuvent également affecter les coûts logistiques et les chaînes d’approvisionnement internationales. Au Maroc, plus de 70% du transport de marchandises s’effectue par la route, ce qui rend les coûts logistiques particulièrement sensibles au prix du gasoil.

Dans le transport maritime, le carburant représente 30 à 50% des coûts d’exploitation des navires, tandis que dans le transport aérien, le kérosène représente environ 25 à 30% des coûts des compagnies aériennes. Ainsi, une hausse des prix de l’énergie peut donc entraîner une augmentation du coût du fret maritime et aérien, avec un impact direct sur la compétitivité des exportations, ce qui est déjà le cas avec le carburant ce lundi.

Pour les industries exportatrices marocaines – notamment l’automobile ou l’aéronautique – le choc est double: renchérissement du transport des intrants importés et hausse des coûts d’exportation des produits finis.

Dans les industries lourdes telles que le ciment, la sidérurgie ou la chimie, l’énergie représente généralement 20 à 40% des coûts de production, selon les estimations sectorielles.

Une hausse des prix du pétrole, du gaz ou du charbon peut donc rapidement se répercuter sur les coûts industriels. Certaines branches ont déjà connu des tensions significatives sur leurs coûts de production. Dans l’industrie du fer à béton, par exemple, les coûts de production ont augmenté de plus de 50% sur certaines périodes récentes, selon les estimations sectorielles citées par Abdellatif Komat.

Par Mouhamet Ndiongue
Le 16/03/2026 à 16h11