Comment le Maroc redessine sa carte gazière

Des terminaux de stockage du gaz naturel liquéfié. DR

Revue de presseAprès la rupture des flux algériens, le Maroc a réorganisé ses approvisionnements en gaz naturel, s’appuyant sur l’Espagne comme point d’entrée stratégique. L’année 2025 marque un record d’importations, révélant non seulement une dépendance nouvelle, mais aussi la montée en puissance d’une politique énergétique qui conjugue sécurité, industrie et transition verte. Cet article est une revue de presse tirée du quotidien Les Inspirations Eco.

Le 27/01/2026 à 19h29

En quelques années, la géographie énergétique du Maroc a profondément changé. La rupture des flux de gaz algériens a forcé le Royaume à redéfinir ses sources d’approvisionnement et à se tourner vers l’Espagne pour sécuriser ses besoins. Cette dépendance nouvelle s’inscrit dans un contexte global de volatilité énergétique, où les tensions internationales et les variations des prix exercent une pression constante sur les économies importatrices. L’année 2025, avec ses chiffres record d’importations depuis l’Espagne, illustre cette transformation et raconte une histoire plus large, celle d’un pays qui réorganise ses infrastructures, repense ses dépendances et avance dans sa transition énergétique, mais toujours sous contrainte. «Dans ce schéma, le gaz ne se réduit pas à un simple carburant ou à un instrument technique. Il devient un outil stratégique, indispensable à la continuité industrielle et un marqueur des rapports de force régionaux», écrit Les Inspirations Eco du 28 janvier.

La réactivation du gazoduc Maghreb-Europe en juin 2022 a été un moment charnière. Conçu à l’origine pour acheminer le gaz algérien vers l’Espagne en transitant par le Maroc, le gazoduc a été remis en service dans le sens inverse. Cette inversion, spectaculaire sur le plan technique, revêtait également une forte portée symbolique. Elle a permis au Maroc de compenser l’interruption des flux algériens dans un contexte de tensions régionales et de crise énergétique mondiale. Le geste espagnol, à l’époque, était autant diplomatique que pragmatique, offrant à Madrid l’occasion de normaliser des relations bilatérales fragilisées par des années de tensions. Trois ans plus tard, ce qui semblait une solution temporaire s’est consolidé. Les flux de gaz ont gagné en régularité et en volume, transformant le gazoduc en un véritable pilier de l’approvisionnement énergétique marocain.

Cette évolution dépasse le cadre technique. Elle traduit un besoin structurel de flexibilité, nécessaire pour soutenir la production électrique et répondre aux besoins de secteurs industriels sensibles au coût de l’énergie. Elle révèle aussi une capacité politique. Le Maroc ne s’est pas contenté de remplacer un fournisseur par un autre, il a redessiné sa stratégie d’accès à l’énergie, passant d’une logique de pipeline régional à un accès indirect au marché mondial via l’infrastructure espagnole. Dans ce dispositif, l’Espagne agit comme plateforme. Le gaz n’est pas vendu directement par Madrid au Maroc. «Il est acheté sur le marché international, livré sous forme de gaz naturel liquéfié, regazéifié dans les terminaux espagnols, puis acheminé vers le Maroc par le gazoduc de Tarifa», explique Les Inspirations Eco.

Les données de 2025 témoignent de l’ampleur de cette dépendance nouvelle. Le Maroc a importé 10 375 gigawattheures de gaz naturel depuis l’Espagne, soit une hausse de 7% par rapport à 2024, établissant un record depuis la réactivation du gazoduc. Cette trajectoire s’inscrit dans une tendance nette. En 2023, les volumes avaient atteint 9 471 gigawattheures, puis 9 703 en 2024, soit une progression de 2,8%. L’accélération de 2025 est donc notable, marquant la plus forte hausse annuelle depuis le début du dispositif. Ce chiffre représente plus de 90% de la capacité annuelle du gazoduc, estimée à 11 500 gigawattheures, certains mois dépassant même la limite théorique de 960 gigawattheures par mois.

Cette utilisation intensive traduit une pression croissante sur l’infrastructure. Elle révèle également la place du Maroc dans les réexportations espagnoles : avec près de 26% du total du gaz réexporté, le Royaume se positionne comme le deuxième client espagnol, juste derrière la France, qui capte environ 35% du volume global. Ce rang illustre que la relation énergétique Maroc-Espagne dépasse le cadre diplomatique ponctuel et constitue désormais un segment clé des équilibres gaziers régionaux.

Mais l’année 2025 n’est pas seulement une question de records d’importation. Elle s’inscrit dans une reconfiguration plus vaste de la politique énergétique marocaine. Rabat poursuit deux lignes parallèles. La première vise à développer les énergies renouvelables, avec une stratégie affirmée sur le solaire et l’éolien, couplée à une ambition industrielle orientée vers la décarbonation et l’attractivité des investissements. La seconde, plus discrète mais tout aussi structurante, consiste à bâtir un socle gazier capable de sécuriser l’approvisionnement électrique, d’alimenter l’industrie et de stabiliser le réseau face à l’intermittence des renouvelables.

Dans cette perspective, le gaz n’apparaît pas comme un renoncement climatique, mais comme un outil d’équilibre. Il évite les ruptures, garantit la continuité de la production et réduit la vulnérabilité des secteurs sensibles aux fluctuations des prix des combustibles liquides. Il sert aussi de passerelle pour intégrer davantage de renouvelables dans le mix énergétique sans fragiliser le système électrique.

Pour ces raisons, l’importation via l’Espagne est devenue stratégique. Le Maroc s’oriente désormais vers une architecture plus complète: projets de terminaux méthaniers, infrastructures de stockage et connexions internes capables d’acheminer le gaz vers les zones industrielles et les centrales électriques. L’objectif dépasse la simple importation. Il s’agit de créer un marché domestique du gaz structuré, avec des règles, des opérateurs, des contrats et des investissements capables de transformer une dépendance temporaire en stratégie durable.

Par La Rédaction
Le 27/01/2026 à 19h29