Ciment: le pari risqué de la décarbonation

L’Association professionnelle des cimentiers a présenté une feuille de route visant à réduire de 23% les émissions du secteur d’ici 2030, avec un objectif de neutralité carbone à l’horizon 2050. DR

Revue de pressePorté par un ambitieux programme de construction, le Maroc s’appuie massivement sur le ciment, un matériau fortement émetteur de CO₂. Entre contraintes industrielles, innovations technologiques et enjeux de financement, le secteur cimentier s’engage dans une transition complexe pour concilier croissance et impératifs climatiques. Cet article est une revue de presse tirée de Challenge.

Le 08/04/2026 à 20h46

Le Maroc s’apprête à engager un vaste cycle d’investissements dans les infrastructures, avec la construction de stades en vue de la Coupe du monde 2030, le développement de réseaux autoroutiers, l’extension du parc de logements et la multiplication des barrages. Cette dynamique, présentée comme essentielle pour accompagner la croissance économique et démographique du pays, repose sur un matériau incontournable: le ciment. «Or, la production de ce dernier représente déjà entre 8 et 10% des émissions nationales de gaz à effet de serre, plaçant le secteur au cœur des enjeux climatiques», indique le magazine hebdomadaire Challenge.

Cette situation fait émerger une contradiction structurelle. D’un côté, les besoins en construction devraient fortement augmenter dans les prochaines décennies. De l’autre, les impératifs environnementaux imposent une réduction significative des émissions. L’industrie cimentière se trouve ainsi confrontée à une équation complexe: produire davantage tout en réduisant son empreinte carbone.

Une partie des solutions habituellement mobilisées dans d’autres secteurs industriels montre ici ses limites. Les cimenteries peuvent recourir à des sources d’énergie renouvelables ou substituer le charbon par des combustibles alternatifs, comme certains déchets. Cependant, une part importante des émissions ne dépend pas uniquement de l’énergie utilisée. Elle est intrinsèquement liée au processus chimique de fabrication. La production du clinker, composant principal du ciment, implique la cuisson du calcaire à très haute température, autour de 1 450 degrés. «Cette transformation libère mécaniquement du dioxyde de carbone, indépendamment du type d’énergie employé», note Challenge.

Cette contrainte technique, souvent méconnue, limite les marges de manœuvre à court terme. Elle explique la distinction opérée par les industriels entre des objectifs à horizon 2030, fondés sur des technologies déjà disponibles, et des perspectives à plus long terme, à l’horizon 2050, qui reposent sur des innovations encore en développement, notamment dans le domaine du captage et du stockage du carbone.

Dans ce contexte, l’Association professionnelle des cimentiers a présenté une feuille de route visant à réduire de 23% les émissions du secteur d’ici 2030, avec un objectif de neutralité carbone à l’horizon 2050. Cette stratégie repose sur plusieurs leviers opérationnels. Le recours accru aux combustibles alternatifs constitue le principal axe d’action. Il s’agit notamment de valoriser des déchets ménagers transformés en combustibles solides de récupération, avec un objectif pouvant atteindre jusqu’à un million de tonnes utilisées annuellement. «Ce levier dépend toutefois étroitement de la capacité des collectivités locales à organiser efficacement la collecte, le tri et la transformation des déchets», note Challenge.

L’augmentation de la part d’électricité d’origine renouvelable dans le fonctionnement des cimenteries constitue un autre axe de réduction des émissions, bien que son impact soit plus limité. Par ailleurs, les industriels cherchent à diminuer la proportion de clinker dans le ciment en intégrant des matériaux de substitution, comme certaines cendres ou roches naturelles. Cette évolution implique une adaptation des normes de construction ainsi que des pratiques des professionnels du bâtiment. Enfin, des efforts d’optimisation énergétique sont envisagés afin d’améliorer l’efficacité des procédés industriels.

Au-delà des aspects technologiques, cette transition met en évidence l’interdépendance entre le secteur cimentier et d’autres acteurs économiques. Les collectivités territoriales jouent un rôle clé dans la structuration des filières de valorisation des déchets. Le secteur agricole peut contribuer à fournir des résidus organiques utilisables comme sources d’énergie. Les architectes et les bureaux d’études sont appelés à adapter leurs référentiels techniques à de nouveaux types de matériaux. Les institutions financières, quant à elles, sont susceptibles d’accompagner cette transformation à travers des mécanismes de financement dédiés à la transition écologique.

Cette dimension collective souligne que la décarbonation du ciment dépasse largement le cadre d’une simple mutation industrielle. Elle suppose la mise en place d’un écosystème coordonné, associant acteurs publics et privés, ainsi que l’émergence de politiques publiques adaptées.

La question du financement demeure centrale. Les investissements nécessaires pour moderniser les installations, développer les filières de combustibles alternatifs ou encore soutenir l’innovation sont importants. À terme, ces coûts pourraient se répercuter sur le prix du ciment, avec des conséquences potentielles sur le coût global de la construction. Dans un contexte où l’accès au logement reste un enjeu majeur, cet équilibre entre transition écologique et contraintes économiques apparaît particulièrement délicat.

Face à ces défis, les acteurs du secteur insistent sur la nécessité d’un cadre réglementaire et économique structurant. Celui-ci pourrait inclure des dispositifs de soutien à l’investissement, des mécanismes de tarification du carbone ou encore des mesures visant à préserver la compétitivité des industriels face à des importations soumises à des normes environnementales moins exigeantes.

Par La Rédaction
Le 08/04/2026 à 20h46