Le littoral marocain n’est plus un simple trait sur les cartes. C’est une frontière fragile où se croisent économie, écologie, culture et justice sociale, mais c’est aussi une ligne de menace où s’accélèrent les dérèglements climatiques et les pressions humaines. «En appelant à transformer cette façade maritime en pilier du développement régional, le roi Mohammed VI a sonné un rappel à l’ordre qui ne laisse plus de place à l’inaction», rappelle le magazine Finances News Hebdo dans une analyse dédiée.
Lors de l’ouverture de la première session parlementaire de l’année législative en cours, il a exhorté les institutions à activer pleinement les leviers du développement durable, notamment la loi sur le littoral et le Plan national du littoral. L’objectif est de trouver l’équilibre, aujourd’hui encore trop précaire, entre un développement rapide et une protection effective d’un espace stratégique dont dépend une part majeure de la prospérité du pays.
Ce littoral de plus de 3.500 kilomètres concentre à lui seul environ 85 % de l’activité économique nationale, directe ou indirecte. L’enjeu n’est donc plus de poursuivre une logique d’exploitation, mais d’adopter une gestion capable de conjuguer durabilité, résilience et équité territoriale. C’est dans cet esprit que l’expert environnemental Mohammed Boiti, cité par Finances News, rappelle que «la mer n’est plus seulement une ressource, mais un bien commun à régénérer». À ses yeux, la côte marocaine est devenue une zone où cohabitent, souvent douloureusement, les espoirs du développement et les effets déjà visibles du changement climatique.
Les signaux d’alerte sont là, sous nos yeux, et s’intensifient. L’érosion grignote chaque année jusqu’à 1,5 mètre de côte dans certaines zones. La montée des eaux atteint 3,2 millimètres par an, un chiffre qui semble anodin mais qui, cumulé, transforme le paysage et fragilise les infrastructures. «Les déchets plastiques s’accumulent, les rejets d’eaux usées continuent d’altérer des écosystèmes marins déjà sous pression, et l’urbanisation côtière progresse parfois au rythme de projets déconnectés des capacités écologiques des sites», souligne Finances News Hebdo. Les constructions informelles, la multiplication des complexes immobiliers et la bétonisation de zones sensibles témoignent de décennies d’aménagements menés sans vision d’ensemble. Face à cette réalité, l’application stricte de la réglementation n’est plus un choix politique. C’est une urgence nationale.
La loi 81-12 sur le littoral trace un cadre légal destiné à freiner les dérives, encadrer l’urbanisation et préserver le domaine public maritime. Le Plan national du littoral, toujours en déploiement, vise quant à lui à harmoniser développement économique et préservation environnementale. Ces instruments existent, mais leur efficacité dépendra de la capacité des collectivités territoriales, des agences publiques et du secteur privé à coordonner leurs actions et à intégrer des critères environnementaux contraignants dans les projets portuaires, touristiques ou industriels.
Le respect des objectifs de développement durable impose une condition supplémentaire. Aucune politique littorale ne pourra réussir si elle se construit contre les populations côtières. Boiti rappelle que l’économie bleue n’a de sens que si elle repose sur des écosystèmes sains et sur l’inclusion des pêcheurs, femmes rurales, artisans et communautés qui vivent au contact direct de la mer. Les modèles qui durent sont ceux qui marient innovation, protection et savoir-faire locaux.
Certaines initiatives au Maroc montrent déjà la voie. À Tafedna, près d’Essaouira, un village de pêcheurs et d’agriculteurs a misé sur un tourisme communautaire fondé sur l’énergie solaire, la gouvernance locale et la valorisation durable des ressources marines. Cette expérience, encore rare, contraste avec les approches descendantes qui ont souvent façonné l’aménagement du littoral. Elle prouve qu’un autre modèle est possible, à condition d’en repenser la gouvernance.
C’est justement là que réside l’un des obstacles majeurs. Plus d’une quinzaine d’institutions interviennent aujourd’hui sur le littoral, créant un paysage administratif éclaté où les décisions se superposent, se contredisent parfois, et ouvrent la porte à des arbitrages fragiles. Cette fragmentation rend illusoire toute planification durable et expose le littoral aux pressions foncières. Boiti insiste sur la nécessité d’un pilotage unifié, transparent, capable de concilier les impératifs écologiques avec les besoins économiques et les réalités sociales. Un littoral bien gouverné est un littoral qui profite réellement aux régions et non uniquement aux investisseurs les mieux positionnés.
Pour le Maroc, le défi est désormais de construire une économie bleue qui ne soit pas un slogan, mais une réalité qui régénère les ressources, crée de l’emploi et protège les communautés. Le pays dispose des atouts essentiels : une vision politique affirmée, une stratégie nationale de développement durable, des acteurs économiques en transition et une richesse naturelle considérable. La question qui demeure est celle de la mise en œuvre, de la cohérence et de la mobilisation collective.








