Sur la place financière de Casablanca, un constat s’impose avec acuité: l’intervention des investisseurs institutionnels locaux accuse un net ralentissement. Selon la répartition publiée par l’Autorité marocaine du marché des capitaux (AMMC) au titre du premier trimestre 2026, les organismes de placement collectif en valeurs mobilières (OPCVM) maintiennent leur position prédominante en accaparant 38,4% du volume global des transactions sur le marché central des actions et en enregistrant des flux nets acheteurs de 1,5 milliard de dirhams. «En revanche, la catégorie des personnes morales marocaines, regroupant les entreprises, les banques, les compagnies d’assurances, les caisses de retraite et les fonds d’investissement, accuse un recul significatif, avec un solde vendeur net de 1,6 milliard de dirhams, résultant de 6,3 milliards de dirhams d’achats contre 7,9 milliards de dirhams de ventes», indique le magazine hebdomadaire La Nouvelle Tribune.
De leur côté, les épargnants individuels occupent une part croissante du paysage boursier. Les personnes physiques marocaines représentent désormais 22,6% des volumes traités, une part qui a presque doublé par rapport à la moyenne de 12% observée sur la période 2019-2023.
Néanmoins, ces investisseurs particuliers s’inscrivent eux aussi dans une tendance globale de désengagement prudent, cumulant 6,2 milliards de dirhams d’achats pour 5,6 milliards de dirhams de ventes. Cette évolution traduit une mutation profonde de la dynamique du marché: le nombre d’intervenants s’accroît sensiblement, mais la valeur globale des capitaux échangés diminue.
Ce paradoxe s’explique en grande partie par la nature même de ces nouveaux entrants sur le marché. Bien que deux fois et demie plus nombreux et assurant une rotation active de leurs portefeuilles, de trois à six fois par an contre une demi-fois seulement pour un OPCVM, les particuliers opèrent avec des montants unitaires modestes. Le repli de la valeur globale provient essentiellement des arbitrages des grands institutionnels, attirés par le marché obligataire. «Ces derniers privilégient la sécurité des créances privées et des bons du Trésor, dont le rendement moyen atteint 3,8%, surpassant ainsi le rendement moyen des dividendes des actions, établi à 2,9%», écrit La Nouvelle Tribune.
Cette réallocation stratégique des capitaux s’appuie sur l’émergence de nouveaux instruments financiers à forte valeur ajoutée. Les organismes de placement collectif immobilier (OPCI) offrent des rémunérations attractives pouvant dépasser 6%, tirant profit de l’externalisation des actifs immobiliers de l’État et des administrations publiques. Par ailleurs, les mécanismes innovants mis en place pour le financement des grands projets publics permettent aux investisseurs majeurs de restructurer leurs portefeuilles. Autrefois cantonnés aux actions de fond de portefeuille et à la dette souveraine classique, ils diversifient désormais leurs placements vers des actifs immobiliers et des produits de dette plus rémunérateurs.
Ce renouveau s’inscrit dans le prolongement de dynamiques positives initiées au cours des trois dernières années. Les récentes introductions en Bourse d’envergure ont servi de détonateur en remobilisant l’ensemble des acteurs du marché. Ces opérations, sursouscrites à plusieurs reprises, ont mis en lumière une réserve d’épargne dormante conséquente qui ne demandait qu’à être injectée dans l’économie. «Combinée à une remontée générale des taux d’intérêt, cette offre élargie a permis de fluidifier les échanges et d’offrir des perspectives d’allocation optimisées pour chaque profil d’investisseur», note La Nouvelle Tribune.
Loin de traduire une désertion ou une crise de confiance, le comportement actuel des institutionnels reflète la maturité nouvelle de la place casablancaise. Le marché sort de son cadre historique caractérisé par l’illiquidité pour devenir une véritable plateforme d’arbitrage tactique, où les décisions financières s’ajustent en temps réel selon les opportunités de rendement. L’évolution des flux enregistrée sur un trimestre ne constitue donc pas un retrait définitif, mais illustre la capacité d’adaptation des grands donneurs d’ordres face au perfectionnement permanent du marché des capitaux.




