Plus petit, plus trapu, plus mystérieux: qui était vraiment l’ours brun de l’Atlas?

L'ours brun de l'Atlas.

Pour la première fois en Afrique du Nord, une étude confirme que l’ours brun, qui vivait autrefois dans les montagnes de l’Atlas, était un animal plus petit, plus trapu et différent de ses cousins d’Espagne. Shaymae Iken, chercheuse spécialisée en paléontologie et paléogénétique, nous en dit plus.

Le 19/03/2026 à 14h53

À partir de fossiles découverts dans le Nord, une équipe de chercheurs met en avant des différences morphométriques entre l’ours brun de l’Atlas et les populations européennes.

«Il s’agit d’une étude menée pour la première fois en Afrique du Nord. Des restes fossiles d’ours avaient déjà été identifiés, mais aucune analyse morphométrique et de datation n’avait permis, jusqu’à présent, d’établir une distinction entre les spécimens nord-africains et l’espèce présente dans la péninsule Ibérique», indique Shaymae Iken, l’un des chercheurs ayant participé à cette étude, dans une déclaration pour Le360.

La chercheuse spécialisée en paléontologie et paléogénétique, ne tourne pas autour du pot. La différence, c’est une question de taille. L’ours brun de l’Afrique du Nord est beaucoup plus petit. Ce sont des années de travail sur des ossements vieux de plusieurs milliers d’années, extraits de grottes du nord du Maroc, qui le confirment. Et une question qui traînait dans les livres de science depuis le 19ème siècle.

Tout commence avec un voyageur britannique du nom de Crowther. En 1841, il dit avoir observé un ours dans les montagnes du Maroc, et en livre une description précise: des griffes courtes, des pattes robustes, un animal nettement plus petit que ce qu’on connaissait en Europe. Le zoologiste Edward Blyth rapporte le témoignage. Pendant près de deux siècles, certains scientifiques le prennent au sérieux. D’autres le balayent, le jugeant peu fiable, voire inventé de toutes pièces. Personne ne vérifie. Pourtant, Shaymae Iken et son équipe l’ont fait.

Ces fossiles ne sont pas apparus de nulle part. Une première série avait été mise au jour dès 1992 dans la grotte de Kehf el-Hammar, dans la région de Chefchaouen. D’autres campagnes de fouilles, menées entre 2001 et 2003 par des équipes maroco-britanniques, avaient permis de collecter de nouveaux ossements. Une seconde grotte, Hattab II, située dans la vallée d’Ouled Ali Mansour, à environ 45 kilomètres à l’est de Tétouan, avait également livré des restes d’ours lors de ces opérations. Ces vestiges ont ensuite été conservés dans les réserves de l’Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine.

Mais comment reconstituer le portrait d’un animal que personne n’a vu vivant depuis des siècles? En mesurant ce qu’il a laissé derrière lui. Et ce qu’il a laissé derrière lui, ce sont surtout des os de pattes et de doigts. Ce choix n’est pas arbitraire, selon Shaymae Iken.

Ces os, appelés phalanges - petits os longs constituant le squelette des doigts et des orteils (Ndlr) - et métapodes - structures osseuses des membres (main ou pied) situées entre le carpe ou le tarse et les phalanges (Ndlr) - sont ceux qui résistent le mieux au temps. Les grandes pièces du squelette, comme les fémurs ou les tibias, sont souvent fragmentées ou absentes après des millénaires d’enfouissement. Les os des extrémités, plus petits, sont en revanche mieux conservés.

«Ces éléments sont les plus abondants dans les grottes où nous avons découvert ces fossiles», explique Shaymae Iken. En revanche, «les molaires sont beaucoup plus rares. Nous avons donc tenté d’estimer la taille de l’ours brun à partir des mesures de ces os, afin de montrer qu’il était nettement plus petit que l’espèce présente sur la péninsule Ibérique».

À Kehf el-Hammar, ce sont 46 fragments osseux d’ours brun qui ont été répertoriés. Il s’agit, en détails, de 28 os de doigts, 7 os de pattes, des vertèbres, des fragments de bras, une rotule et deux molaires supérieures. À Hattab II, 16 fragments ont été identifiés, dont 11 os de doigts et un fragment de crâne. Un corpus encore limité, mais suffisant pour esquisser un premier portrait.

Chaque os a été mesuré au millimètre près, à l’aide d’un pied à coulisse numérique. Longueur, largeur, épaisseur à différents points: autant de paramètres qui, croisés, permettent de reconstituer la morphologie d’un animal disparu. Ces données ont ensuite été comparées à celles d’ours bruns bien documentés, notamment des monts Cantabriques, dans le nord de l’Espagne, et des monts Zagros, en Iran. Deux populations de référence sélectionnées selon des critères précis.

Pourquoi comparer avec l’Espagne?

La comparaison avec les ours cantabriques n’est pas arbitraire non plus. Elle découle directement d’une hypothèse scientifique qui circulait depuis des années: l’ours brun aurait rejoint le Maroc depuis l’Espagne, en traversant le détroit de Gibraltar, là où les deux continents ne sont séparés que de 14 kilomètres. Si c’était le cas, les deux populations auraient dû se ressembler, du moins sur le plan physique.

«Nous pensions que l’ours brun avait été introduit au Maroc via le détroit de Gibraltar, à une époque où le niveau marin était plus bas, lors du dernier maximum glaciaire. En théorie, aucune différence notable n’aurait donc dû exister entre les deux populations. Or, celle-ci étant avérée, il convient désormais de déterminer leur origine réelle», souligne notre interlocutrice.

Les mesures ont montré que les ours de l’Atlas étaient nettement plus petits que leurs supposés cousins ibériques. L’hypothèse d’une simple migration depuis l’Espagne tient donc moins bien qu’on ne le croyait. Alors d’où venaient-ils vraiment? De plus à l’est, comme le suggère la comparaison avec l’ours iranien? D’une lignée nord-africaine beaucoup plus ancienne? C’est précisément à cette question que les analyses, encore en cours, devront répondre.

Les résultats sont sans équivoque. Les os des membres de l’ours de l’Atlas apparaissent plus courts que ceux de l’ours cantabrique, une tendance observée pour la quasi-totalité des éléments mesurés. Les phalanges présentent elles aussi des dimensions réduites, une différence suffisamment marquée pour être validée par des analyses statistiques.

Plus frappant encore, ces os courts se distinguent par leur robustesse. Les griffes, notamment, présentent une base particulièrement large et solide, témoignant d’une puissance notable malgré leur longueur réduite. L’ensemble dessine le profil d’un animal trapu, doté de membres courts mais massifs.

Ce portrait colle parfaitement avec ce qu’avait décrit Crowther au 19ème siècle: des doigts et des griffes «remarquablement courts pour un ours», mais aussi «particulièrement robustes». Pendant des décennies, des scientifiques avaient douté de lui. Les os lui donnent aujourd’hui raison, au moins sur l’essentiel.

Il faut toutefois nuancer un point. L’ours observé par Crowther était une femelle. Or chez l’ours brun, les femelles sont nettement plus petites que les mâles, parfois deux fois moins lourdes. Il est donc possible que la description insiste sur des traits liés, au moins en partie, au sexe de l’animal plutôt qu’à la population entière. Cela ne remet pas en cause les grandes conclusions, mais oblige à rester prudent sur les détails.

Carbone 14, protéines et ADN: comment dater des os vieux de milliers d’années

Pour s’assurer de l’âge des fossiles et confirmer leur appartenance à l’espèce ours brun, l’équipe des chercheurs a utilisé trois techniques complémentaires. Trois niveaux d’analyse qui s’emboîtent et se renforcent mutuellement.

La première est la datation au carbone 14, une méthode classique en archéologie, rappelle Shaymae Ikken. Chaque être vivant contient une petite quantité d’un atome radioactif qui commence à se désintégrer lentement à sa mort. En mesurant ce qu’il en reste dans un os, on peut calculer depuis combien de temps l’animal est mort. Les échantillons marocains ont été envoyés à un laboratoire spécialisé à Miami.

La deuxième technique repose sur l’analyse des protéines contenues dans les dents. Certaines protéines très résistantes survivent dans les molaires pendant des dizaines de milliers d’années. Elles portent une signature chimique propre à chaque espèce animale, ce qui permet de confirmer l’identification d’un os même lorsqu’il est très fragmenté. «Les protéines ne se trouvent que dans les dents, dans les molaires de l’ours brun», précise Shaymae Iken.

La troisième technique, la plus attendue, est l’analyse de l’ADN fossile. L’ADN, ce code génétique présent dans toutes les cellules vivantes, peut parfois se conserver dans les os anciens, à condition que les conditions de température et d’humidité aient été favorables. «Les résultats seront publiés prochainement», confie notre interlocutrice. Ces résultats pourraient tout changer, puisqu’ils permettraient de savoir d’où venaient vraiment les ours de l’Atlas, et si leur histoire est distincte de celle des ours européens.

Les datations au carbone 14 ont livré, elles aussi, une surprise de taille. On savait que l’ours brun avait vécu dans les montagnes du Maroc. On ne savait pas exactement jusqu’à quand. Les nouvelles analyses montrent que l’animal était encore présent en Afrique du Nord au moins jusqu’au début du Moyen Âge, soit bien plus récemment que ce que les scientifiques pensaient.

Certains os remontent à la fin de la dernière période glaciaire, il y a environ 19.000 ans. D’autres sont beaucoup plus récents. La présence de l’ours dans la région s’est donc étalée sur une très longue période, traversant plusieurs millénaires de changements climatiques et humains, bien au-delà de ce que les estimations précédentes laissaient supposer.

La fiabilité de ces datations varie cependant selon les sites. À Kehf el-Hammar, les âges obtenus correspondent bien à la profondeur à laquelle les os ont été trouvés. Plus un os est profond, plus il est vieux. C’est le signe d’une bonne conservation des couches sédimentaires. À Hattab II, en revanche, les datations sont presque identiques quelle que soit la profondeur, ce qui suggère que les couches ont été mélangées au fil du temps, probablement par des animaux fouisseurs. Un phénomène courant dans les grottes, et qui oblige à prendre ces résultats avec davantage de précaution.

Beaucoup de questions encore sans réponse

Le nombre d’os disponibles reste faible. Certaines datations sont perturbées. Et sans pouvoir distinguer les mâles des femelles dans l’échantillon, certaines mesures restent difficiles à interpréter. Pour toutes ces raisons, l’étude adopte une approche prudente, en décrivant les tendances observées plutôt qu’en cherchant à tout chiffrer.

Ce que les données permettent d’affirmer avec suffisamment de certitude est que l’ours brun de l’Atlas était plus petit et plus trapu que l’ours d’Espagne, il a vécu au Maroc bien plus longtemps qu’on ne le croyait et il ne venait probablement pas d’où on le pensait.

La suite appartient à l’ADN. Si les analyses génétiques en cours montrent que l’ours de l’Atlas avait une histoire évolutive distincte de celle des ours européens, il faudra réécrire une partie de ce que l’on sait sur les migrations animales autour de la Méditerranée. Les résultats sont attendus dans quelques mois. Les grottes du nord du Maroc n’ont donc pas encore tout dit.

Par Hajar Kharroubi
Le 19/03/2026 à 14h53