Une histoire d’amour, sur les réseaux sociaux, tourne au cauchemar

Soumaya Naâmane Guessous.

Soumaya Naamane Guessous.

ChroniqueUne relation virtuelle, des promesses, une rencontre… puis l’effondrement. Le récit troublant d’une dérive numérique qui a conduit une adolescente à une tentative de suicide.

Le 10/04/2026 à 11h00

Chaymae, quinze ans à peine. Une belle adolescente à l’aube de la vie, encore chargée de rêves fragiles. Elle vient de quitter la clinique, en vie, après avoir avalé une boîte entière de comprimés. Elle a tenté de fuir une déchirure indicible, une vérité insoutenable… et surtout ses répercussions.

Chaymae est fébrile. Toute la journée, elle a attendu l’instant où elle pourrait enfin s’enfermer dans sa chambre, loin des regards. Elle possède un téléphone offert par ses parents, mais son père, commerçant à Casablanca, le consulte régulièrement, persuadé de la protéger d’éventuels prédateurs. Pour échapper à cette surveillance, elle cache un second appareil, soigneusement dissimulé, qui lui ouvre un monde parallèle.

«Rachid! Je rêve de te rencontrer, de plonger mon regard dans ces yeux bleus que tu décris comme la Méditerranée baignée par un soleil d’été. Entendre ta voix me murmurer que tu m’aimes à la folie…»

Sur WhatsApp, Chaymae n’a jamais montré son visage, de peur d’être reconnue. Elle a choisi une photo suggestive, prise de dos: allongée dans un déshabillé léger, la chevelure déployée sur le divan. De son côté, Rachid n’a jamais partagé le moindre portrait. Son prétendu métier d’agent secret l’en empêcherait, dit-il. Il se contente d’envoyer des clichés d’un corps musclé, soigneusement cadrés, où le visage demeure toujours hors champ.

Depuis trois mois, ils échangent des messages écrits et des notes vocales. Rachid refuse toute vidéo, prétextant une mission confidentielle au service des renseignements marocains. Peu à peu, les conversations glissent vers l’intime. Les mots envoûtants de Rachid troublent Chaymae, qui se laisse entraîner à décrire son corps dans des messages chargés de sensualité.

Il insiste pour recevoir des photos, afin d’adoucir, dit-il, la solitude de son séjour dans le désert du Sahara. Attendrie, Chaymae cède. Elle lui envoie des clichés de plus en plus intimes: seins, cuisses, fesses… jusqu’à dévoiler ce qu’elle n’aurait jamais imaginé exposer.

Puis Rachid annonce que le moment tant attendu est enfin arrivé: ils vont se rencontrer. Leur amour, promet-il, va éclater au grand jour.

Chaymae est éblouie par la passion qui émane de l’écran, par la douceur des mots qu’il lui murmure. «Demain! La rencontre est pour demain!» Elle serre son oreiller contre elle, ferme les yeux, s’imaginant blottie dans les bras de son prince charmant.

Il lui a promis le bonheur: un yacht, une maison en bord de mer, des baisers, des bijoux. Cette nuit-là, le sommeil fuit Chaymae. Son esprit se peuple de rêves mêlant romantisme et trouble.

Au matin, elle sort la robe rouge que Rachid lui a demandé de porter pour leur premier baiser. Elle veut être magnifique. Elle est emportée dans un tourbillon d’émotions, entre nervosité et battements de cœur effrénés. Après une longue préparation, elle quitte la maison, enveloppée d’un nuage de parfum.

Arrivée au restaurant, elle se remémore les consignes: chacun doit tenir une rose rouge, symbole de leur rencontre. Elle s’arrête à l’entrée, reprend son souffle, tente d’apaiser ses palpitations.

Un serveur l’accueille: «Vous attendez Rachid? Installez-vous ici.»

«Cette histoire interroge la responsabilité des adultes, le danger des doubles vies numériques et l’urgence de protéger les adolescents, non par la peur ou la brutalité, mais par la parole, l’écoute et l’accompagnement.»

—  Soumaya Naâmane Guessous

Rachid a pensé à tout, même à réserver un coin discret. Quel homme attentionné. Elle s’assoit d’abord face à l’entrée, puis change d’avis. «Qu’il me voie de dos… qu’il admire ma chevelure!»

Elle ajuste sa robe, dévoile légèrement ses cuisses, arrange ses cheveux, rabat une mèche sur ses yeux. D’une main tremblante, elle saisit son flacon de parfum et s’en asperge.

Des pas se rapprochent. Son cœur s’emballe. La rose… il faut tenir la rose. Elle la saisit avec grâce et se retourne, lentement, sensuellement, au moment même où une main ferme se pose sur son épaule.

Le visage apparaît. Figée, elle reste immobile, les yeux écarquillés, comme suspendue hors du temps.

Puis une gifle claque, la ramenant brutalement à la réalité. D’autres suivent, plus violentes encore.

Le rêve s’effondre. Face à elle, son père.

C’est à lui qu’elle a envoyé ces messages d’amour, ces photos intimes. C’est lui qui l’a bercée de promesses. Pendant trois mois, ils ont chacun fantasmé sur l’autre. Elle, victime de sa naïveté. Lui, piégé dans ses propres mensonges.

Cette histoire, aussi dérangeante qu’insoutenable, laisse derrière elle un silence lourd et des blessures profondes. Chaymae est vivante, mais la vie ne reprend pas là où elle s’est arrêtée. Ce qu’elle a traversé dépasse la faute, la honte ou la désobéissance: c’est une fracture intime, une violence psychique dont les conséquences se mesureront en années.

Derrière l’écran, il n’y avait pas un prince, mais un mensonge aux répercussions dévastatrices. Derrière la tentative de suicide, il n’y avait pas un désir de mourir, mais l’impossibilité de continuer à porter seule un poids trop lourd pour quinze ans.

Cette histoire interroge la responsabilité des adultes, le danger des doubles vies numériques et l’urgence de protéger les adolescents, non par la peur ou la brutalité, mais par la parole, l’écoute et l’accompagnement. Et peut-être aussi par un encadrement plus strict de l’accès aux réseaux sociaux avant un certain âge. Car aucune vérité, aussi insoutenable soit-elle, ne devrait conduire une enfant à penser que la mort est la seule issue.

Chaymae a survécu. Désormais, il appartient aux vivants de lui rendre ce que la trahison lui a volé: la confiance, la sécurité… et le droit de croire encore en l’avenir.

Par Soumaya Naamane Guessous
Le 10/04/2026 à 11h00