Un dimanche au cimetière

Karim Boukhari.

ChroniqueC’est une drôle d’idée d’aller au cimetière par un beau dimanche doucement ensoleillé. Ce n’est pas l’idée du siècle. Mais il faut bien rendre hommage à nos chers défunts, et puis le cimetière ne ferme pas le dimanche. Alors…

Le 21/02/2026 à 10h00

Direction Arrahma, l’un des cimetières les plus vastes de la région casablancaise. Inauguré au tout début des années 1990, dans un emplacement qui ressemblait alors à un no man’s land coincé entre Casablanca et Dar Bouazza, le paysage a bien changé depuis. Arrahma est devenu un quartier, ensuite une ville nouvelle qui reçoit annuellement des milliers de «recasés», issus des bidonvilles du grand Casablanca. Ce n’est pas l’endroit le plus joyeux de la planète casablancaise.

Le cimetière est à l’image de la ville nouvelle, en pleine mutation. Il grandit et pousse à vue d’œil, ou presque.

Ce mouvement perpétuel, lié à l’importance du «flux» et à la cadence des enterrements, a une conséquence: les nouvelles tombes sont désormais creusées au sommet de la colline, là où les places sont encore libres. Il faut marcher jusqu’à 15 minutes et arpenter une pente assez sévère. Mais, quand on en arrive tout en haut, le panorama est très beau avec la mer au loin et, plus à l’est, une vue plongeante sur Casablanca.

C’est précisément là où se trouve la tombe du défunt. Malgré les pancartes d’indication, elle n’a pas été facile à repérer. Parce que le paysage n’arrête pas de changer.

Les personnes qui se proposent de vous aider ont toutes quelque chose à vous vendre: de l’eau de rose, un chapelet, un ornement quelconque pour la tombe, etc. Alors on marche. Ici et là, des familles subsahariennes demandent l’aumône, avec femme et enfants. C’est une nouveauté ici.

Comme d’autres cimetières marocains, Arrahma a été conçu comme les bourgades que l’on peut traverser en coup de vent sur une route nationale. Il y a une route ou allée principale, coupée par quelques lignes perpendiculaires plus ou moins goudronnées. Et c’est tout. L’arrière-pays qui abrite l’essentiel des tombes est quasi inaccessible. Il faudra slalomer entre les défunts et les végétations sauvages, au risque de marcher sur une tombe avant d’atteindre votre cible.

Ce n’est pas grave. La balade a un doux parfum champêtre. Un garçon de 13 ans et un taleb font les éclaireurs et nous guident vers la tombe du défunt. Il fait beau. On finit par retrouver la tombe qui se trouve sur la voie principale, inutile de s’enfoncer dans l’arrière-décor. Le taleb commence déjà à psalmodier des sourates, des oisillons semblent «twitter» dans un arbuste planté au coin et le jeune garçon nous propose de s’occuper de la tombe: «Je peux couper les herbes et réparer le carreau qui est cassé, c’est à cause de la pluie…».

C’est le moment de la méditation et du recueillement. Mais il faut se concentrer…

On peut toujours s’accrocher à la voix du taleb ou se laisser bercer par le chant des oiseaux. La dernière fois, les tolba se relayaient pour prolonger leur tour de chant à l’infini: il fallait à chaque fois mettre la main à la poche et j’avais la désagréable sensation de mettre des pièces dans le flipper…

Cette fois, le taleb reste sobre et pudique. Il se contente de peu et nous aussi. Le jeune garçon a fini de réparer le carreau et de couper les herbes. Je lui file un billet en lui demandant de ne pas casser le carreau après notre départ. À sa place, peut-être que je le ferais. Il a glissé le billet dans sa poche, répondant d’un air malicieux: «Mais non, soyez tranquille, ammo».

Voilà, la balade du dimanche touche à sa fin. C’est le moment de saluer le défunt, une pointe d’émotion venue d’on ne sait où s’empare de vous. Elle vous accompagne jusqu’à la sortie du cimetière, un quart d’heure plus tard, pour ce qui reste la séquence la plus touchante de cette drôle d’excursion dominicale…

Par Karim Boukhari
Le 21/02/2026 à 10h00