Ramadan. Mois de spiritualité, de prière, de retenue, de maîtrise des désirs. En théorie, l’âme jeûne des excès pendant que le corps se fait discret, humble et léger.
En pratique? Ramadan est le mois de la goinfrerie, de la boulimie, de la gloutonnerie festive, des orgies culinaires. Les âmes tentent de s’élever… mais les corps restent cloués au sol, écrasés par le poids des plats. L’estomac travaille intensément, sans contrat, sans repos, sans mutuelle, sans reconnaissance syndicale.
Avant Ramadan, les marchés débordent. Les caddies pleurent. Les frigos capitulent. Les placards saturent. Une guerre nucléaire alimentaire est déclarée. On achète. On stocke.
C’est dans ce contexte que naît le Collectif national des Estomacs maltraités.Son président: Monsieur Al Ma‘da Madroura.
Au tribunal:
— Monsieur le Président des Estomacs, dit le juge, inquiet, expliquez-nous votre souffrance.
— Monsieur le juge, commence Mr Al Ma‘da Madroura. Toute la journée, les croyants fantasment sur des tables de ftour. Dans une même famille, personne ne désire la même chose. Chacun arrive avec son sachet: «Moi j’ai acheté ça», «Ah! Pas moi, regarde», «Et moi ça». Résultat: la table croule, s’effondre. Les nutritionnistes s’arrachent les cheveux.
— Mais on commence par un verre de lait et une datte, dit le juge, tentant de garder espoir.
— Une? corrige l’estomac. Trois. Sous prétexte que le Prophète le faisait. Mais Monsieur le juge, le Prophète n’avait que ça. Pas quinze jus multicolores: orange, avocat, mangue, citron, panaché, mystérieux jus vert non identifié… Puis les œufs: à la coque, au plat, durs, mous, hésitants, au cumin, sans sel, salés. Ensuite l’ahrira: brûlante, épaisse, lourde. Soupe chinoise ou à l’orge, au pigeon, aux légumes, au quinoa… Et pendant que nous supplions pour une pause, on nous balance chebbakia, briouates salés et sucrés à la viande, au poulet, au poisson, aux crevettes, au légumes, msemen, baghrir, harcha, batboute, baklawa, sellou, mini-pastillas, kounafa, pâtisseries à la crème, viennoiserie, fruits secs, fromages, quiches, pizzas et toutes les inventions sucrées et salées sorties tout droit d’Instagram. L’imagination est sans limite. Si cette créativité était investie ailleurs que dans l’estomac, le Maroc aurait déjà colonisé Mars.
— Et le poisson au ftour? demande le juge, frappant son bureau.
— Une absurdité récente, Monsieur le juge. Des familles enchaînent directement avec le dîner: salades, grillades, tajines, viande, poisson, poulet. Fris, cuit à la vapeur, mijoté, grillé… Laitage, fruits… Sinon c’est deux à trois heures plus tard.
— Le café? interrompt le juge, blême.
— Une épreuve psychologique. Léger. Non, corsé. Dans une tasse. Non, un verre. Une goutte de lait. Non, noisette. Nousss-nousss. Plus de café que de lait. Plus de lait que de café. Monsieur le juge, même les cuillères font des crises existentielles.
— Et le thé? insiste le juge, au bord de l’implosion.
— Léger. Non, fort. Peu sucré. Non, très sucré. Avec menthe. Non, sans menthe. Avec chiba. Non, je déteste l’absinthe. La théière demande un arrêt maladie.
— Et qui subit tout cela? demande le juge, la voix tremblante.
— Les mères. Les épouses. Héroïnes invisibles. Elles courent la ville en long, en large et en diagonale pour satisfaire les caprices des enfants, du mari et des proches.
— Et quand il y a des invités? s’écrie le juge, scandalisé.
— L’apocalypse. Une exposition de la nourriture mondiale. Trois jours pour trouver LE menu que personne n’a encore osé. Pour impressionner. Pour rivaliser. Pour photographier la table et l’envoyer sur les réseaux sociaux. Monsieur le juge, l’Islam ne recommande-t-il pas la discrétion?
— Et le shour? murmure le juge, épuisé.
— Des pseudo-religieux ont décrété que se réveiller à l’aube pour nous remplir jusqu’à déborder est une bonne action. Résultat: gaz, lourdeurs, intestins traumatisés, cerveau mal oxygéné. Le lendemain, travailler devient une fiction. L’économie somnole. Les nerfs lâchent. La conduite, surtout avant le ftour, devient un danger comme dans un champ de guerre.
Durant le mois censé incarner la bonté, la patience et l’élévation spirituelle, les mots deviennent violents, parfois chargés d’insultes (genre dine mouk), qui dénigrent la religion. Ramadan. Retenue, douceur et respect de l’autre. Ce décalage entre cet esprit et des dérives du langage interroge profondément notre rapport à la spiritualité.
Le juge, tapotant nerveusement avec son marteau:
— Une question, Monsieur Al Ma‘da Madroura… Le Prophète ne mangeait-il pas avec simplicité?
— Exactement, répond l’estomac, il prêchait la mesure.
Le juge, scandalisé, soupire:
— Donc on surcharge l’estomac, on épuise le budget, on martyrise les mères et les épouses… et on appelle ça religion?
— Exactement, Monsieur le juge. Ces femmes sont en première ligne. Elles planifient, achètent, cuisinent, servent, devinent les caprices avant qu’ils ne soient formulés. Elles portent Ramadan sur leurs épaules pendant que nous, les estomacs, portons tout le reste.
Le juge se penche en avant, dépassé:
— Je note aussi une circonstance aggravante: réseaux sociaux, photos de tables, compétition entre femmes…
— Oui, Monsieur le juge. On ne mange plus seulement pour rompre le jeûne, mais pour publier. La table doit être belle, abondante, spectaculaire.
Le juge, rouge de colère, referme le dossier, résigné et rend son verdict:
— La Cour reconnaît l’existence d’une maltraitance collective envers les estomacs. Elle constate l’épuisement des corps, des nerfs, des budgets et des femmes. Elle se déclare toutefois incompétente face à la démesure humaine.
Le juge lève les yeux au ciel, joint ses mains:
— Je ne peux légiférer sur les menus mais je peux prier. Dieu nous donne al qanaâ, la modération.




