Semaine de haine

Tahar Ben Jelloun.

ChroniqueTelle est cette France reléguée au second plan et qu’on oublie jusqu’au jour où un drame survient et que les prémisses d’une guerre civile s’annoncent.

Le 03/07/2023 à 11h00

Provocation stupide. En Suède, comme dans les autres pays nordiques, on s’ennuie gentiment. L’individu a toutes les libertés entre les mains. La solitude règne en maîtresse absolue sur les âmes et les corps.

Chaque fois que j’ai visité ces pays, des compatriotes me disaient combien le Maroc, la vie marocaine leur manquaient. Difficile de s’intégrer dans le système suédois.

La liberté d’expression est respectée sans faille. C’est dans un autre pays scandinave, dans un journal danois, qu’un dessinateur avait caricaturé le Prophète Mohammed, créant un énorme scandale et une immense indignation à travers le monde.

C’est dans ce contexte que des abrutis se sont plusieurs fois amusés à brûler le Saint Coran. Geste symbolique qui en dit long sur la haine de l’islam et des musulmans. En quoi brûler des pages d’un texte sacré leur procure-t-il du plaisir?

Le Maroc a réagi en rappelant son ambassadeur à Stockholm. Il n’y a pas moyen de dialoguer avec ce genre d’individus appartenant à l’extrême droite, cultivant le rejet systématique des étrangers, Arabes et musulmans en particulier.

C’est un pays où le taux de suicide est assez élevé. C’est un pays où l’on n’a aucune considération pour les vieux.

Je me souviens d’une lettre parue dans le principal quotidien du pays où un couple âgé (d’environ soixante-dix ans), refoulé des hôpitaux, a préféré louer une barque et s’en aller loin pour mourir, laissant un témoignage émouvant sur la condition des personnes âgées.

Mais cela ni n’explique, ni n’excuse le fait de porter atteinte à des millions de croyants. Cette agression caractérisée est criminelle.

Cela étant, l’État suédois n’y pourra rien. Ce genre d’action fait partie de la liberté d’expression et d’agir. Je mets cela sur le compte de l’alcoolisme très répandu dans l’ensemble des pays nordiques et sur la stupidité de quelques détraqués.

Nahel, dix-sept ans. Cela fait longtemps que la France est malade de ses banlieues. Habitats mal conçus. Agglomérations laissées à l’abandon. Écoles de mauvaise qualité. Développement du communautarisme sur la base de la pauvreté et de l’exclusion sociale. D’où progression de l’échec scolaire et de la délinquance. Des enfants quittent l’enseignement pour devenir dealers de drogue.

La police laisse faire et, plus grave, renonce à pénétrer dans ces quartiers devenus dangereux. Des gamins de treize ans gagnent cent euros par jour en faisant le guet à l’entrée de certains quartiers de Marseille. L’argent facile les entraîne ensuite vers une délinquance plus grave.

Les prisons de Marseille sont occupées par 70% de jeunes Français d’origine maghrébine pour des petits délits. C’est en prison qu’ils se radicalisent et sortent encore plus convaincus que seule la violence leur permettra de trouver une place dans une société qui ne les reconnaît pas et qui leur tourne le dos.

Ce constat a été maintes fois fait et déposé entre les mains des autorités responsables, aussi bien sous les gouvernements socialistes que ceux de la droite traditionnelle. Rien n’a été fait pour soigner ces territoires qui, de temps en temps, sont secoués par des drames humains insupportables.

C’est ce qui vient de se passer avec Nahel, dix-sept ans, tué à bout portant par un policier qui lui demandait de descendre de voiture. Cette exécution, terme utilisé par la famille de la victime, embrase les banlieues et même, fait assez inédit, de grandes villes comme Marseille.

La police française tire souvent, sans sommation, sur des personnes, surtout si elles sont arabes ou africaines.

Les émeutes de 2005 étaient partis de Clichy-Sous-Bois, le 16 mars 2005, après que deux adolescents, Zyed et Bouna, ont été électrocutés dans une cabine électrique par un arc de 20.000 volts où ils s’étaient réfugiés pour échapper à la police qui les poursuivait. Le 19 juillet 2016, Adama Traoré est abattu par des gendarmes qui cherchaient à l’interpeller. Des drames de ce type sont nombreux.

Dix-huit ans après, les mêmes problèmes persistent et les divers gouvernements ont tous détourné le regard de ce qui se passe dans ces villes. Les banlieues sont un territoire miné dans tous les sens du mot.

Perdre un fils est la pire des épreuves qu’un être humain puisse vivre. La mère de la victime travaillait durement pour élever seule son fils. Elle vivait pour lui avec l’angoisse qu’il lui arrive malheur. Les mères sont angoissées. Quand on habite ces banlieues où le racisme et la violence se sont banalisés, la peur d’un malheur est tout à fait plausible.

La police n’aurait jamais tiré à bout portant dans un quartier bourgeois de la capitale. Une fois dans ces banlieues, la police se croit tout permis.

La marche blanche, organisée par les habitants de Nanterre, a été une action symbolique pour dénoncer une situation qui dure depuis des décennies et qu’aucun gouvernement n’a pu ou voulu régler.

Le fait que des voyous profitent du deuil de la mère de Nahel, pour piller des magasins et brûler des biens publics ainsi que des automobiles de particuliers, est un classique dans ces banlieues. Il est l’expression d’une absence d’éducation, d’une colère contenue depuis longtemps et d’une soif du mal qui se manifeste avec fureur. Rien ne justifie cette brutalité de casseurs professionnels, de délinquants qui profitent d’un drame pour brûler et piller. Nahel n’a pas mérité ces saccages et ces brigandages.

Telle est cette France reléguée au second plan et qu’on oublie jusqu’au jour où un drame survient et que les prémisses d’une guerre civile s’annoncent.

Depuis la loi de 2017, permettant à la police d’utiliser leur arme dans certaines occasions (refus d’obtempérer par exemple), il y eut des dizaines de bavures. Cela n’a fait qu’accentuer la dégradation des relations entre la police et la population, en particulier celle de ces banlieues vouées à quelques désastres.

Ce drame souligne, une fois encore, la faiblesse de l’État, voire son absence d’autorité, comme ce fut le cas durant les émeutes des «Gilets jaunes» en novembre 2018.

Le président Macron réunit ses ministres dans une cellule de crise, mais cela n’apaise pas la colère des banlieues. Il a fait un discours reprenant presque mot pour mot celui fait par Jacques Chirac en 2005.

Le mal est profond. Il n’y a pas de remède immédiat. Macron le sait. Mais il ne fera rien, parce que c’est un chantier énorme qui nécessite des moyens immenses et surtout une volonté politique de changer radicalement la configuration de ces territoires, leur habitat et leur façon de fonctionner en dehors des lois.

Sinon, tôt ou tard, des nouvelles émeutes éclateront et la police, dont une partie importante, estimée à 60%, voterait pour l’extrême droite de Le Pen ou Zemmour, sera confrontée à une population vivant dans la précarité, l’insécurité et le racisme au quotidien.

La France est malade de ses banlieues et elle regarde ailleurs comme si l’incendie ne la concernait pas du tout.

L’ancien ministre Jean-Louis Borloo avait été chargé en 2018 par Macron de proposer un plan pour les banlieues. Aujourd’hui, M. Borloo révèle comment il avait été humilié par Macron, qui avait tout simplement enterré son projet.

Par Tahar Ben Jelloun
Le 03/07/2023 à 11h00