Un internaute marocain installé depuis des années au Canada racontait récemment sa vie dans une courte vidéo tournée depuis sa voiture dans un paysage enneigé. Moteur allumé, buée sur le pare-brise, il décrivait moins la rudesse de l’hiver que celle du quotidien: horaires fragmentés, éloignement familial, coût de la vie —et cette impression persistante d’habiter un lieu sans jamais vraiment y appartenir.
Sous la vidéo, les commentaires affluaient. Qu’ils confirment mot pour mot son expérience dans la résignation ou qu’ils évoquent un retour sans cesse repoussé, presque tous aboutissent au même constat: ce n’était pas l’envie qui manquait, mais la lisibilité.
À travers ces récits revenait toujours la même logique: on peut vivre loin de son pays; on ne peut rien construire dans le flou. La question n’est plus vraiment le départ, mais l’hésitation du retour.
Qui ne connaît, autour de lui, des proches habités par cette attente, traduisant non seulement la nostalgie mais une relation nouvelle au pays?
Il faut dire que dans une étrange pudeur nationale, reconnaître que les choses s’améliorent donne parfois l’impression d’un renoncement intellectuel, comme si la lucidité consistait surtout à voir ce qui ne va pas et à exercer notre vigilance excessive contre nous-mêmes.
Rien n’est parfait —la perfection est-elle de ce monde? Ce qui compte, ce sont les trajectoires: la nôtre change de pente.
Paradoxalement, les changements apparaissent d’abord à ceux qui reviennent après quelques années d’absence; ils deviennent évidents dans les moments d’épreuve.
Depuis la pandémie du coronavirus, un décalage inattendu est apparu. Alors que plusieurs pays occidentaux hésitaient encore, la réponse marocaine se mettait en place, marquant moins par ses chiffres que par l’effet de surprise: pour la première fois, le réflexe d’efficacité n’était pas là où on l’attendait.
Plus récemment, lors des inondations du Gharb, on a retrouvé cette même capacité d’anticipation dans l’urgence, évoquée jusqu’aux débats politiques au Portugal, où la gestion marocaine servait de point de comparaison face aux difficultés locales.
Dans un autre registre, plus festif, lors de la Coupe d’Afrique des nations, journalistes, supporters, visiteurs étrangers…, parfois venus avec des clichés tenaces, ont surtout découvert un fonctionnement étonnamment fluide —comme si le pays réel remplaçait enfin l’imaginaire. Ports, TGV, autoroutes, logistique: non pas des trophées pour les cartes postales, mais des outils posés sur l’établi d’un pays en mouvement.
Le regard change au fil des comparaisons vécues, des constats internationaux et de la vie quotidienne.
Casablanca, à titre d’exemple, que nous avons tant critiquée —moi y compris—, est peu à peu regardée autrement par ses habitants: on la photographie désormais pour autre chose que ses embouteillages. Non parce qu’elle résume le pays, mais parce qu’elle en rend perceptibles les évolutions.
Au même moment, d’autres récits apparaissent chez des Marocains installés ailleurs: inflation tenace, déclassement discret, solitude culturelle, parfois ce racisme feutré qui rappelle à chacun sa place, comme s’il fallait se transformer pour exister.
L’Occident demeure un espace d’opportunités, mais il n’est plus un refuge automatique: plutôt un compromis. Et lorsque l’exil cesse d’être une nécessité, le retour devient envisageable.
Dès lors, la question change de nature: il ne s’agit plus seulement d’empêcher les départs, mais d’ouvrir la voie aux retours.
Encore faut-il les rendre praticables.
Vu de près, le Maroc semble progresser plus vite que son administration quotidienne. Or, un ingénieur, un médecin, un entrepreneur ne reviennent pas pour une émotion, mais pour un écosystème: investir sans parcours d’obstacles, payer ses impôts sans un labyrinthe administratif, créer une entreprise sans négocier avec dix guichets, échouer sans en porter les conséquences toute sa vie.
Le patriotisme attire toujours, mais seule la sécurité juridique retient vraiment.
Il faut bien se l’avouer, cette incertitude ne vient pas seulement de l’administration. Elle vient aussi de nos tolérances quotidiennes: passe-droits acceptés, règles négociées, délais relativisés…
Le retour des compétences ne dépendra pas seulement d’une politique d’incitation, mais du jour où la vie quotidienne cesse d’être une négociation.
À l’échelle du pays, cette fiabilité devra être vécue partout, car la dynamique ne convaincra durablement que si elle s’accompagne d’un sentiment partagé d’équité. Le progrès devient fragile lorsqu’il installe deux perceptions d’un même pays: l’un avance, l’autre espère encore; l’un parle d’attractivité, l’autre attend simplement l’accès aux services essentiels.
Routes inachevées, services intermittents, décisions lointaines: autant de décalages qui produisent moins une injustice spectaculaire qu’une fatigue silencieuse, finissant par miner la confiance.
Reste enfin ce qui ne se bâtit ni en béton ni en acier. Le développement n’est pas seulement affaire d’infrastructures, mais de climat social. Un pays devient réellement attractif lorsque chacun peut y être lui-même.
Les libertés individuelles ne sont ni un luxe importé ni une concession occidentale: elles font partie de notre grammaire morale. Le retour devient pleinement possible là où l’on peut vivre sans se renier soi-même.
On reste là où l’on Respire.





