Ramadan en Europe: mercredi ou jeudi, la grande confusion

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Revue de presseL’annonce du premier jour du Ramadan ravive chaque année les divisions au sein des communautés musulmanes d’Europe. Instances religieuses concurrentes, influences idéologiques venues du Moyen-Orient et enjeux financiers… La fixation de la date du premier jour du jeûne dépasse largement la simple observation du croissant lunaire et met en lumière une crise plus profonde de gouvernance du culte. Cet article est une revue de presse tirée du quotidien Al Ahdath Al Maghribia.

Le 18/02/2026 à 19h24

Une fois encore, l’annonce du premier jour du mois de Ramadan ravive la controverse dans plusieurs pays, qu’ils soient à majorité musulmane ou situés en Europe. Si, dans les États islamiques, la question suscite relativement peu de tensions, les citoyens se conformant généralement à l’annonce officielle et jeûnant collectivement le même jour, avant de célébrer l’Aïd el-Fitr à la date fixée par les autorités religieuses nationales, la situation est tout autre pour les musulmans résidant dans des pays non musulmans. Là, la proclamation du début et de la fin du Ramadan relève d’instances non officielles, souvent constituées en associations ou en fédérations se réclamant de l’islam, dont la gouvernance et la légitimité restent parfois floues.

La polémique a resurgi avec force avant-hier soir, lorsque deux dates différentes, mercredi et jeudi, ont été annoncées en France par des instances religieuses concurrentes, indique le quotidien Al Ahdath Al Maghribia dans son édition de ce jeudi 19 février. Fédérations, conseils, unions, associations: les appellations varient, mais toutes revendiquent une autorité sur la gestion du culte musulman dans les pays européens. Ces structures, qui s’érigent en représentantes de l’islam, exposent au grand jour leurs divergences à l’occasion d’événements majeurs comme le Ramadan ou l’Aïd. Derrière ces désaccords, se profile un problème plus profond: dans nombre de pays européens, la gestion du religieux semble souvent moins déterminée par la compétence théologique que par la capacité financière à imposer une orientation et à structurer les lieux de culte.

Des courants rigoristes d’inspiration wahhabite auraient ainsi acquis une influence notable dans l’administration de nombreuses mosquées et espaces religieux en Europe. «Ce constat apparaît d’autant plus frappant, que les plus importantes communautés musulmanes en Europe occidentale, notamment en France, en Espagne, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Belgique et en Italie, sont majoritairement originaires du Maghreb, qu’il s’agisse de Marocains, d’Algériens ou de Tunisiens. Pourtant, la gestion du culte dans plusieurs de ces pays est souvent assurée par des responsables issus du Machrek», écrit Al Ahdath Al Maghribia. Des enquêtes menées sur le terrain ont déjà révélé cette réalité. En Espagne, par exemple, de nombreuses associations administrant les mosquées se réfèrent à des orientations doctrinales d’inspiration orientale, parfois wahhabite, alors même que la majorité des fidèles sont marocains ou algériens.

Cette situation crée un décalage manifeste. Les pratiques religieuses promues dans certains lieux de culte ne correspondent pas toujours aux traditions maghrébines, notamment au rite malékite en vigueur au Maroc et dans plusieurs pays d’Afrique du Nord. Beaucoup de fidèles se retrouvent ainsi dans une certaine forme d’embarras, donnant l’impression d’être en marge de leur propre référentiel religieux. Ce malaise se cristallise particulièrement au moment de l’annonce du début du Ramadan, qui devient une démonstration de force entre courants rivaux, chacun cherchant à afficher son influence et le nombre de ses partisans. Derrière ces rivalités se dessine aussi une compétition pour le soutien de bailleurs de fonds, dont la générosité serait proportionnelle à la capacité de mobilisation des structures religieuses.

En France comme en Espagne, le paysage institutionnel musulman apparaît fragmenté. Entre la Mosquée de Paris, des instances européennes de fatwa, des ligues d’associations religieuses et diverses fédérations islamiques, les divergences sur la date du premier jour de jeûne illustrent une lutte d’influence où se mêlent considérations religieuses, enjeux de leadership et financements extérieurs. En Espagne, certains fidèles se sont ainsi retrouvés partagés entre mercredi et jeudi, divisés alors qu’ils appartiennent à la même confession.

La question prend une dimension encore plus concrète dans des villes du sud de l’Espagne, proches géographiquement du Maroc. «Comment justifier que des musulmans résidant à Algésiras ou à Malaga suivent l’annonce de l’Arabie saoudite, située à des milliers de kilomètres, alors que le Maroc, distant de quelques encablures seulement, pourrait débuter le jeûne à une autre date selon l’observation locale du croissant lunaire?», s’interroge Al Ahdath Al Maghribia. Cette incohérence apparente alimente l’incompréhension et les rejets d’une partie des membres de la communauté marocaine, attachés aux décisions des autorités religieuses de leur pays d’origine.

Une large part des associations contrôlant les mosquées en Espagne serait dirigée par des responsables originaires du Machrek, notamment syriens ou saoudiens, tandis que plus de 90% des fidèles sont maghrébins. Des imams et prédicateurs affiliés à ces courants seraient ainsi imposés dans certains lieux de culte, contribuant à diffuser une vision religieuse perçue par certains comme éloignée des traditions malékites.

Le désaccord sur la date du Ramadan ne constitue donc que la partie visible d’un débat plus large sur la représentativité et la légitimité religieuse. Pour de nombreux membres de la diaspora marocaine, la multiplication des annonces contradictoires crée un malaise tangible, notamment pour ceux qui envisagent de passer l’Aïd au Maroc. Doivent-ils jeûner selon l’annonce espagnole ou celle du Maroc? Quand rompre le jeûne? Ces interrogations, loin d’être théoriques, exposent certains à des situations délicates, dans un contexte où une harmonisation entre pays partageant des fuseaux horaires proches semblerait, pour beaucoup, relever du simple bon sens.

À ces tensions, s’ajoute une autre controverse: dans plusieurs mosquées européennes, des fidèles dénoncent l’obligation implicite de verser des contributions financières pour pouvoir prier, particulièrement durant le Ramadan. Les collectes, justifiées par la rémunération des imams officiant lors des prières de tarawih, atteindraient parfois des montants élevés, dépassant la centaine d’euros par personne. Des quêtes répétées presque chaque soir, qui placeraient certains fidèles dans l’embarras.

Par La Rédaction
Le 18/02/2026 à 19h24