La publication récente d’un avis du Conseil de la concurrence met en lumière des dysfonctionnements profonds dans le marché de la distribution des médicaments au Maroc. «Selon cette instance, l’accès des citoyens aux traitements pharmaceutiques reste entravé par l’influence de groupes puissants et par des lenteurs administratives persistantes, notamment dans l’octroi des autorisations de mise sur le marché pour certains médicaments à prix abordables», indique le quotidien Al Akhbar dans son édition du jeudi 19 mars.
Le marché pharmaceutique marocain a atteint, en 2024, un volume global estimé à 25,9 milliards de dirhams, enregistrant une progression par rapport à l’année précédente. Ce secteur représente environ 1,6% du produit intérieur brut national. Le pays dispose actuellement d’un portefeuille de plus de 7 500 médicaments autorisés, incluant aussi bien des produits importés que fabriqués localement. La production nationale couvre 52% des besoins du marché en valeur et près de 75% en volume, portée en grande partie par les médicaments génériques, qui constituent une proportion significative de l’offre, aux côtés des médicaments originaux produits localement.
Cependant, cette dynamique masque un déséquilibre structurel marqué. Entre 2014 et 2024, les importations de médicaments ont presque doublé, passant d’environ 4,9 milliards à plus de 10,6 milliards de dirhams. «Dans le même temps, les exportations ont progressé à un rythme plus modéré, passant de 884 millions à près de 1,6 milliard de dirhams. Cette évolution a creusé un déficit commercial important et durable, qui s’est aggravé au fil des années pour atteindre plusieurs milliards de dirhams en 2024», souligne Al Akhbar.
Le Conseil rappelle que la commercialisation de tout médicament, qu’il soit produit localement ou importé, gratuit ou payant, en gros ou au détail, est soumise à l’obtention préalable d’une autorisation de mise sur le marché. Cette procédure vise à garantir la sécurité, la qualité et l’efficacité des produits avant leur mise à disposition du public. Cette autorisation est délivrée par le ministère de la Santé et de la Protection sociale, désormais à travers l’Agence marocaine des médicaments et des produits de santé, qui a repris les prérogatives de l’ancienne Direction du médicament et de la pharmacie.
En principe, cette autorisation repose sur une évaluation scientifique et technique rigoureuse des dossiers soumis par les laboratoires pharmaceutiques. Le décret n° 2.14.841 du 5 août 2015 encadre précisément les conditions d’octroi, de transfert, de suspension et de retrait de cette autorisation. Il prévoit également une procédure accélérée pour les médicaments présentant un intérêt majeur pour la santé publique, ainsi que des mesures spécifiques pour les médicaments génériques, notamment l’allègement des exigences en matière d’essais cliniques, sous réserve de démontrer leur bioéquivalence.
Toutefois, dans la pratique, le Conseil de la concurrence constate un écart significatif entre les textes réglementaires et leur application. Le traitement des dossiers s’étend souvent sur des délais allant de deux à trois ans, selon les professionnels du secteur. «Une situation qui retarde l’accès des patients aux traitements, maintient des prix élevés et fausse les conditions de concurrence entre les laboratoires», écrit Al Akhbar.
Par ailleurs, le cadre réglementaire impose des restrictions supplémentaires pour les médicaments génériques. Une entreprise ne peut déposer une demande d’autorisation pour un générique sans l’accord du titulaire de l’autorisation du médicament original pendant les cinq années suivant la première autorisation. Cette disposition confère de facto un avantage concurrentiel au laboratoire détenteur du produit d’origine, lui permettant de conserver une position quasi monopolistique durant cette période. Une situation jugée problématique, car elle limite la disponibilité de médicaments à moindre coût et alourdit les charges supportées par les patients et le système de santé.
Face à ces constats, le Conseil formule plusieurs recommandations. Il préconise notamment de réduire les délais d’instruction des demandes d’autorisation en modernisant les procédures internes et d’introduire la possibilité de déposer à l’avance les dossiers relatifs aux médicaments génériques durant la dernière année de protection des données cliniques, afin d’accélérer leur mise sur le marché. Il suggère également de limiter la protection des données cliniques aux seules nouvelles entités chimiques, excluant les modifications apportées à des substances déjà connues, et d’envisager la levée de cette protection en cas de délivrance de licences obligatoires, afin de répondre aux priorités de santé publique.
Au-delà des questions réglementaires, le Conseil souligne les difficultés structurelles qui affectent la chaîne de distribution des médicaments. Les opérateurs du secteur font face à des marges bénéficiaires réduites en raison de la faiblesse des prix, à des délais de paiement prolongés, à des problèmes de trésorerie et à des contraintes d’investissement. À cela s’ajoutent des exigences croissantes en matière de disponibilité des médicaments, de traçabilité et de contrôle de leur distribution, qui rendent nécessaire une accélération de la digitalisation du secteur. Enfin, le rapport met en évidence les difficultés d’accès au financement pour les pharmacies et les grossistes-répartiteurs, un facteur qui freine la modernisation et la transformation d’un secteur pourtant stratégique pour la santé publique au Maroc.








