Ceux qui, comme moi, n’ont plus vingt ans depuis longtemps ont vu les splendeurs, puis la lente décadence du centre-ville de Casablanca.
Nous l’avons connu vibrant, festif, élégant —presque insouciant. Encore empreint des récits de nos parents, peuplé de lieux mythiques aujourd’hui disparus, tel le cinéma Vox —signé Marius Boyer—, le plus grand d’Afrique avec ses 2.000 places, ses trois balcons superposés, son toit ouvrant.
Ont disparu aussi, ici et là: en haut de la colline, l’hôtel Anfa, témoin de la rencontre entre Roosevelt et Churchill, où les Alliés scellèrent une part du destin de la Seconde Guerre mondiale; plus loin, en contrebas, les Arènes, avec leurs 3.500 places, qui accueillirent les plus grands toréadors comme El Cordobés, des combats de boxe avec Marcel Cerdan, ainsi que des galas de Jacques Brel ou d’Oum Keltoum, diva d’Orient…
Question de ne pas faire d’envieux, notre génération a eu, elle aussi, son lot de destructions: sur le littoral, la piscine municipale, immense, presque irréelle, avec ses 300 mètres de long —la plus longue piscine d’eau de mer au monde—; au cœur du centre-ville historique, le théâtre municipal, lieu culturel emblématique, rasé la même année; et tous ces cinémas, bradés sans états d’âme, transformés en ruines scellées ou en supermarchés.
Nous avons vu le centre-ville se déplacer, s’étioler, sans rupture franche, sans effondrement spectaculaire. Une dégradation diffuse, progressive, imperceptible. Jusqu’au jour où l’on réalise l’ampleur du basculement.
Des façades se lézardent, des balcons s’effritent, des parkings de grands taxis s’installent avec leur lot de nuisances au quotidien. Les mahlabas aux couleurs criardes imposent leur esthétique au pied d’immeubles néoclassiques ou art déco; des ferrachas éclipsent les vitrines des commerces voisins, le long d’avenues qui ont façonné Casablanca.
Un aperçu visuel —épargnant par décence, les odeurs qui s’accrochent aux trottoirs, stagnent à hauteur d’homme et finissent par faire oublier jusqu’à ce qui faisait l’élégance d’antan.
Mais nous ne céderons pas au pessimisme nostalgique, celui qui transforme la mémoire en regret stérile.
Sous cet étiolement apparent, derrière un abandon révoltant, le centre-ville n’a pas disparu. Il a simplement cessé d’être regardé et, peut-être surtout, d’être compris.
Loin d’être un décor figé, il est le produit d’une ambition née au début du XXe siècle, pensée comme un véritable laboratoire urbain.
Casablanca se projette, s’organise, s’invente. Elle n’imite pas, elle compose. Le centre-ville devient un modèle où s’expérimente une modernité adaptée, où les tracés, les volumes et les usages répondent à une vision rendue possible par un cadre moins contraint.
Les immeubles s’élèvent, aux lignes épurées, aux balcons filants, aux motifs géométriques. L’Art déco s’y déploie avec une singularité rare, nourrie d’influences multiples, en harmonie avec le climat, la lumière et les modes de vie.
Mais il ne se cantonne pas à un style. Néoclassique, néo-mauresque et fonctionnalisme dialoguent, composant une identité architecturale «néo-marocaine» synthétique et inventive. Un langage architectural propre, aujourd’hui encore lisible pour qui prend le temps de lever les yeux.
Ceci étant dit, le centre-ville n’était pas seulement une vitrine architecturale. Il était le cœur battant de la ville. Tout y convergeait: administrations, sièges d’entreprises, commerces, lieux de sociabilité. On y travaillait, on y sortait, on s’y retrouvait.
«Le centre-ville ne peut être abordé comme un espace à embellir, mais comme un système à repenser. Réhabiliter, c’est redonner une fonction, une valeur, une attractivité. C’est aussi créer une véritable économie du patrimoine »
— Mouna Hachim
Puis, à mesure que Casablanca s’étendait, de nouveaux pôles ont émergé. Des entreprises ont quitté les immeubles anciens pour des bureaux plus fonctionnels; des commerces se sont déplacés vers d’autres centralités; les flux ont suivi, laissant derrière eux un tissu urbain privé de sa dynamique première.
Le centre-ville est resté debout, mais vidé de son rôle. Là réside le cœur du problème.
Derrière cette transformation se joue une mécanique silencieuse. Dans de nombreux immeubles, les loyers sont restés figés, hérités d’une époque où protéger les occupants primait sur toute autre considération. Une logique compréhensible, mais qui, à long terme, a produit un effet pervers: rendre toute rénovation difficile.
Les revenus locatifs ne couvrent plus les travaux lourds, ni l’entretien courant. Les propriétaires, souvent multiples, parfois absents, se retrouvent dans une impasse. Investir n’est pas rentable. Rénover est hors de portée. Vendre devient compliqué.
Le patrimoine cesse alors d’être un actif pour devenir une charge.
Depuis quelques années, des initiatives ont été engagées. Le tramway a redessiné les axes. Certaines places ont été réaménagées. Des projets emblématiques, comme la réhabilitation de l’hôtel Lincoln, vont bon train. Des associations, à l’image de Casamémoire, documentent, alertent, transmettent.
Mais ces efforts restent fragmentés et ne traitent pas les causes profondes.
Sans mécanisme permettant d’ajuster progressivement les loyers ou de soutenir financièrement les rénovations, aucune transformation durable n’est possible.
Cela exige une vision globale, non pas bâtiment par bâtiment, ni dans l’urgence des réparations, mais dans la cohérence d’un projet urbain.
Le centre-ville ne peut être abordé comme un espace à embellir, mais comme un système à repenser.
Réhabiliter, c’est redonner une fonction, une valeur, une attractivité. C’est aussi créer une véritable économie du patrimoine faisant du centre-ville un pôle de tourisme architectural, de culture et de création.
Encore faut-il considérer ce patrimoine comme une ressource, et non comme un fardeau. Certaines lectures continuent d’y voir les vestiges d’une époque coloniale, les marques d’un urbanisme né dans la ségrégation spatiale.
Comme s’il subsistait, encore aujourd’hui, un malaise à assumer cet héritage, devenu pourtant un patrimoine national.
Comme si l’on pouvait effacer une part de son histoire sans s’amputer soi-même.
Comme si les Espagnols avaient détruit l’Alhambra, les Turcs avaient renoncé à Sainte-Sophie, ou les villes d’Europe centrale avaient choisi d’effacer l’héritage austro-hongrois.
Ce qui est en jeu dépasse la simple question esthétique. Ce n’est pas seulement une architecture qui disparaît. C’est une identité, une mémoire urbaine, une manière d’habiter la ville.
Le centre-ville ne décline pas faute de valeur, mais faute de décision.




