La guerre n’est jamais porteuse de bonnes nouvelles

Karim Boukhari.

ChroniqueIl est étonnant, voire cynique, de constater que le possible retour du fils du Shah fait partie des pistes envisagées pour l’après-guerre en Iran. L’histoire ne serait-elle donc qu’un éternel recommencement?

Le 07/03/2026 à 10h00

J’ai découvert l’Iran avec la crise des otages (1979-1981). Mon père était abonné à Jeune Afrique, il lui arrivait d’insérer un marque-page pour guider le très jeune lecteur que j’étais et me tendait le journal. C’est ainsi que j’ai découvert Amin Maalouf. Avant de devenir un écrivain universellement connu, il était reporter et couvrait les événements qui allaient emporter l’Iran dans une autre dimension. À commencer par la destitution du Shah et l’arrivée de Khomeiny.

Le Shah incarnait le despotisme et Khomeiny était porteur d’un certain espoir. Cela parait assez incroyable aujourd’hui mais, à l’époque, Khomeiny était populaire auprès d’une grande partie de la jeunesse dans les pays dits du tiers-monde. Y compris à gauche, et même à gauche de la gauche. Comme s’il avait restauré une certaine dignité et une fierté perdue ou malmenée…

Cela n’avait rien à voir avec l’idéologie. Khomeiny était ce David qui faisait plus que titiller Goliath, c’était une raison suffisante pour l’aimer. Ou presque!

Il faut dire qu’on ne comprenait pas grand-chose à la géopolitique et une notion comme la real politik nous était quasi-inconnue. On rêvait, on planait, nos pieds ne touchaient plus le sol. Pourquoi? Parce que Khomeiny et les autres étaient des «révolutionnaires» et qu’ils incarnaient la lutte contre l’impérialisme, le capitalisme et même le sionisme. C’est du moins ainsi que l’on percevait les grands événements qui embrasaient la planète. Cela suffisait à nous rendre ce nouvel Iran des mollahs et des ayatollahs sympathique. Le chiisme, l’islamisme et le totalitarisme étaient invisibles à nos yeux et imperceptibles à nos esprits, ils fondaient comme du beurre au soleil.

«L’Iran est peut-être aujourd’hui le pays qui emprisonne ou pousse à l’exil le plus grand nombre de cinéastes et d’artistes, sans possibilité de retour ou de réconciliation»

—  Karim Boukhari

Cette sympathie pour l’Iran s’est prolongée tout au long des années 1980 avec la longue et stupide guerre Iran–Irak. Je lisais encore Jeune Afrique, et plus particulièrement les reportages d’un certain Hamza Kaidi qui avait pris fait et cause pour l’Iran, présenté comme victime d’un complot américain, avec la bénédiction des pétromonarchies du Golfe.

Ce qui a changé ma perception des événements, ce n’est pas la lecture des journaux et des essais (cela viendra plus tard), mais le cinéma. Deux cinéastes m’ont amené à réfléchir. D’abord Mohsen Makhmalbaf, qui a soutenu la révolution avant de devenir un opposant poussé à l’exil. Ensuite Abbas Kiarostami, longtemps obligé de tourner quasi-exclusivement avec des enfants pour éviter la censure. Un régime qui combat ses propres cinéastes ne peut pas avoir ma sympathie.

Cette tendance va s’exacerber au fil du temps. L’Iran est peut-être aujourd’hui le pays qui emprisonne ou pousse à l’exil le plus grand nombre de cinéastes et d’artistes, sans possibilité de retour ou de réconciliation. C’est sans doute exagéré, mais cette guerre menée contre le cinéma était l’équivalent, à mes yeux, d’un certain terrorisme de masse…

Pour boucler la boucle, il est étonnant, voire cynique, de constater que le possible retour du fils du Shah fait partie des pistes envisagées pour l’après-guerre en Iran. L’histoire ne serait-elle donc qu’un éternel recommencement?

Bien sûr, il y a d’autres pistes. Mais la guerre n’est jamais porteuse de bonnes nouvelles… Alors que le courage et la force (la lucidité aussi) accompagnent le peuple iranien: sa civilisation extraordinaire et son cinéma vigoureux méritent tellement mieux…

Par Karim Boukhari
Le 07/03/2026 à 10h00