Un homme surprend sa femme et son amant au lit. Son sang ne fait qu’un tour: il enferme les deux et met le feu à la maison. À l’arrivée de la gendarmerie, l’amant est mort. La femme, grièvement brûlée, survivra mais ne récupérera jamais toutes ses fonctions motrices.
J’ai pêché cette histoire macabre dans le podcast d’Abdelkader Kharraz, ancien officier de police à Kénitra et authentique star du web marocain, que je salue au passage: malgré un certain populisme, ses chroniques criminelles méritent leur succès. Le plus terrible dans cette affaire, c’est le verdict de la justice. Le mari criminel a bénéficié de circonstances atténuantes (crime d’honneur) pour éviter la peine maximale. La femme suppliciée, elle, a quand même été jugée et lourdement condamnée pour adultère. Condamnée deux fois: d’abord par son mari, ensuite par la justice.
Double peine donc. Elle a survécu aux flammes allumées par son mari. Mais la justice l’a condamnée pour adultère. Bienvenue dans un monde où la victime est toujours coupable.
Dans son émission, Kharraz l’accable à son tour sans sourciller, conscient que ses millions d’abonnés pensent majoritairement la même chose. Le schéma est bien rodé: le crime dit d’honneur, on le comprend, on le justifie, on n’est pas loin de le défendre. L’infidélité, elle, est traitée comme un crime à part entière, poursuivie avec une sévérité sans appel. La victime porte l’entière responsabilité du drame, y compris celui qu’on lui a fait subir.
Faut-il en rajouter? Si, un peu.
Deuxième histoire. Un homme se marie au bled, puis émigre seul en Italie. L’exil dure des années, entrecoupé de brefs retours au pays. Un jour, il découvre que sa femme le trompe et mène une double vie. Pire: elle se donne à ses amants en se présentant comme une femme «libre». Alors le mari a un plan: il lui promet de ne pas toucher un seul de ses cheveux si elle dit la vérité, toute la vérité. Elle vide le sac. Il la tue sur le champ, s’acharne sur le corps, le découpe.
«La femme est toujours coupable? C’est précisément cette idée-là qu’un influenceur, un bon et utile, devrait avoir le courage de démolir»
— Karim Boukhari
Là encore, dans les commentaires du youtubeur et de son (très large) public, c’est la victime qu’on juge. Pourquoi n’a-t-elle pas attendu? Pourquoi n’a-t-elle pas préservé son honneur, sa chasteté? Comme si elle était la propriété de cet absent: un homme qui, des années durant, a choisi de la laisser seule plutôt que de la rejoindre ou de la faire venir.
La vraie question, elle, est soigneusement évacuée: pourquoi cet homme a-t-il refusé de rapatrier femme et enfants? Par peur, sans doute, qu’ils «ouvrent les yeux», qu’ils découvrent une autre façon de vivre, d’autres horizons, une autre idée de la liberté, qu’ils échappent à son contrôle. Cette peur-là, personne ne la juge, ni ne l’évoque. Elle est passée sous silence ou considérée comme du menu fretin.
Ce deux poids deux mesures n’est malheureusement pas un accident. Il renvoie à tout un système qui désigne la femme comme gardienne exclusive de l’honneur familial, et qui lui en fait porter seule le poids, y compris quand c’est elle la victime. La justice suit, l’opinion approuve, les influenceurs amplifient.
Abdelkader Kharraz a des millions d’abonnés. Il a du talent, il est écouté. Il sait qu’il a la responsabilité de contribuer à élever le débat. Dire à des millions de gens ce qu’ils ont envie d’entendre, ce n’est pas influencer, c’est flatter. La femme est toujours coupable? C’est précisément cette idée-là qu’un influenceur, un bon et utile, devrait avoir le courage de démolir.





