La discussion s’installe. Une femme doit-elle porter des chaussures fines, à talons, même lorsqu’elle court du travail aux courses, de la sortie des écoles aux rendez-vous administratifs? La grâce est-elle proportionnelle à la hauteur du talon? Et surtout: qu’est-ce que la féminité?
Intriguée, j’ai mené ma petite enquête.
Pour beaucoup d’hommes, al ounouta (la féminité), c’est d’abord le côté fonctionnel: épouse attentive, mère dévouée. Une femme douce mais qadda (capable), Hadga (bonne ménagère), discrète, obéissante, qui ne crée pas de problèmes à son mari…
La féminité devient alors une fonction sociale. Une mission à plein temps.
Pour beaucoup d’hommes, la féminité est d’abord ce qui distingue la femme de l’homme. Très vite, la réponse glisse vers l’apparence: beauté, charme, élégance, finesse, coquetterie… Un beau corps. Pas trop ronde, plutôt fine. Sexy. «Une voix douce, pas comme celle de Si Mohamed qui pourrait effrayer toute une tribu», plaisante l’un d’eux. Des grands yeux. Certains en précisent même la couleur: verts, bleus. Une longue chevelure soyeuse…
C’est aussi, disent-ils, une femme qui, une fois rentrée du travail, reste coquette chez elle et ne traîne pas en pyjama dial nmer (au tissu imprimé tigre).
Puis viennent les qualités affectives: douceur, tendresse, délicatesse dans les mots. Un jeune ajoute, amusé: «Sinon, au lit, elle te dévore!» Les hommes acquiescent: «On aime les femmes douces, calmes, apaisantes, accueillantes.»
À l’homme la rudesse, la force, la solidité presque brute; à la femme la délicatesse, la sensibilité, la capacité à arrondir les angles. Comme si chacun devait porter un costume social bien défini. L’homme ne pleure pas. La femme console. L’homme encaisse. La femme adoucit.
Mais cette douceur attendue est-elle innée ou acquise? Est-elle une essence ou une représentation sociale transmise de génération en génération?
Dès l’enfance, les petites filles sont encouragées à être gentilles, souriantes, compréhensives. Les garçons, eux, apprennent à être forts, à ne pas montrer leurs failles.
La féminité serait-elle alors le produit d’un long façonnage culturel?
Du côté des femmes, les réactions sont parfois plus vives: «Je n’ai pas besoin de plaire à un homme pour être féminine.» «S’il veut des talons aiguilles, qu’il les porte lui-même et qu’il passe la journée à courir avec les sacs de provisions et les cartables.» «Les hommes pourront nous donner des leçons de féminité quand ils iront se faire épiler.»
En réalité, beaucoup le font déjà!
Pour les plus modérées, la féminité n’est ni soumission ni performance esthétique. Elle serait plutôt une manière d’être: douceur, coquetterie, élégance. «Il ne s’agit pas de plaire aux hommes, mais d’être bien avec soi-même. Se regarder dans le miroir et se trouver belle. D’abord pour moi.»
D’autres reconnaissent aussi: «Oui, je peux porter des chaussures fines, parfois à talons, pour séduire. Il n’y a aucune honte à cela. L’homme aussi fait des efforts pour plaire.»
«Peut-être que la féminité ne se définit pas par opposition à l’homme, mais par affirmation de soi.»
— Soumaya Naamane Guessous
Mais au fond, si l’on dépasse les talons, les robes et toutes ces injonctions, la féminité serait-elle simplement ce qui différencie la femme de l’homme?
Le corps constitue évidemment une différence biologique. Mais cela suffit-il à définir une identité aussi complexe?
Toutes les femmes ne sont pas forcément douces, maternelles ou discrètes. Certaines ne se reconnaissent ni dans les codes esthétiques traditionnels ni dans les rôles sociaux attendus. Pourtant, elles ne cessent pas d’être femmes.
Soyons honnêtes: un visage soigné, maquillé avec discrétion, illumine et valorise. Il est agréable à voir, à contempler — que ce soit par un homme ou par une femme. Prendre soin de son apparence n’a rien de superficiel en soi.
Mais l’harmonie ne s’arrête pas au visage. Une femme habillée avec justesse, des vêtements choisis avec goût et accordés sans excès, dégage une cohérence. Une posture assurée, sans arrogance, un gestuel maîtrisé, une démarche élégante imposent naturellement le respect. Le ton de la voix — ni criard ni agressif — et les mots choisis avec mesure participent aussi à cette élégance.
Et cela vaut tout autant pour les hommes.
La question n’est donc pas de rejeter la beauté ou la douceur. La vraie question est ailleurs: s’agit-il d’un choix libre ou d’un rôle assigné?
Peut-être que la féminité ne se définit pas par opposition à l’homme, mais par affirmation de soi. Non pas: «Je suis différente de lui», mais: «Je suis moi, en tant que femme».
La femme peut garder un style qui lui est propre, sans forcément se calquer sur les codes masculins. La différence peut aussi faire partie du charme. Refuser toute coquetterie par réaction radicale ne fera pas nécessairement de nous des femmes plus libres ou plus épanouies.
Je ne veux pas rejeter ce que la société appelle féminité en me révoltant au point de vouloir ressembler à un homme. Je revendique ma différence.
Une femme peut marcher en baskets, diriger une réunion, se maquiller le matin et porter le soir des chaussures fines — avec ou sans talons — tout en restant pleinement féminine. La féminité est peut-être cette combinaison subtile de force et de douceur, de liberté et de charme, de sourire et de regard assuré.
La féminité n’est pas un uniforme. Elle peut être tendresse. Elle peut être force. Elle peut être douceur choisie, et non imposée. Elle peut être baskets, talons… ou pieds nus.
La féminité ne disparaît pas. Elle évolue, parce que les femmes évoluent.
Et peut-être que la véritable féminité, aujourd’hui, réside simplement dans cette liberté-là: être femme à sa manière, avec conscience et avec sa propre signature, sans jamais renier ce qui la rend unique.





