La gestion des crises et des catastrophes au Maroc a connu, ces dix dernières années, une transformation profonde marquée par le passage d’une logique d’intervention circonstancielle fondée sur la réaction, à une approche plus structurée. Celle-ci, selon le Dr El Mostafa Rezrazi, expert en gestion des crises, se fonde sur la mobilisation rapide, la maîtrise de la décision et l’amélioration de la coordination sur le terrain lors des situations de forte pression.
Dans un long entretien accordé au quotidien Al Ahdath Al Maghribia de ce jeudi 12 février, le Dr Rezrazi, chercheur principal au Policy Center for the New South, professeur de gestion des crises à la Faculté de gouvernance et des sciences économiques et sociales de l’Université Mohammed VI Polytechnique, a indiqué que cette évolution avait permis au Royaume de contenir plusieurs crises complexes, en réduisant les pertes humaines ou en garantissant un minimum de continuité des fonctions vitales de l’État.
Le docteur Rezrazi, qui est aussi président du comité scientifique du Centre Moussalaha, et directeur exécutif de l’Observatoire marocain sur l’extrémisme et la violence, estime que «l’expérience marocaine révèle un véritable progrès dans la performance institutionnelle et opérationnelle». Cette expérience a permis de mettre en évidence plusieurs points forts: la rapidité de la prise de décision aux niveaux stratégiques, le rôle central des autorités territoriales comme relais entre les orientations centrales et la réalité du terrain, ainsi que l’intervention déterminante de la Protection civile dans les opérations de secours.
Le Dr El Mostafa Rezrazi a aussi insisté sur toute l’importance du soutien logistique et organisationnel assuré par les Forces armées royales lors de catastrophes majeures dépassant les capacités ordinaires: «ces éléments ont permis d’élever le niveau de préparation et d’efficacité et d’éviter que plusieurs crises ne basculent vers des situations d’effondrement global», a-t-il affirmé.
El Mostafa Rezrazi considère que cette évolution opérationnelle prend toute sa dimension lorsqu’elle s’inscrit dans le cadre de la supervision royale directe du dossier de la gestion des catastrophes, qu’il qualifie de dossier stratégique relevant du cœur des fonctions souveraines de l’État, a-t-on pu lire dans Al Ahdath Al Maghribia. «La gestion des catastrophes au Maroc n’est plus une simple question technique ou sectorielle, elle s’inscrit désormais dans une vision stratégique encadrée par des orientations royales plaçant la protection des vies, la stabilité de la société et la continuité de l’État au centre des priorités», a-t-il expliqué.
Cette supervision confère aux politiques de prévention, de réponse et de reconstruction un caractère durable et renforce la logique de coordination et de mobilisation globale, a déclaré le Dr Rezrazi, selon lequel le Maroc a progressivement intégré la gestion des catastrophes dans le cadre de la sécurité nationale globale, car celles-ci doivent «être comprises comme un test de la capacité de l’État à résister et à préserver la cohésion sociale, et non comme un simple événement naturel passager». Concernant l’évolution vers une approche plus anticipatrice, notamment lors de la gestion récente des inondations, El Mostafa Rezrazi précise que cette transition ne résulte pas uniquement de la maturation de l’expérience marocaine mais aussi de la nature des risques eux-mêmes, écrit Al Ahdath Al Maghribia. «L’anticipation en matière de gestion des risques n’est pas seulement une décision administrative, elle dépend aussi de la nature du danger», indique-t-il, expliquant que certains phénomènes, comme les inondations, permettent une surveillance préalable grâce aux données météorologiques et hydrologiques.
Pour le Dr Rezrazi, toutefois, l’anticipation ne signifie pas prévoir le moment exact d’une catastrophe, notamment pour les séismes, mais plutôt préparer la résilience structurelle à travers les normes de construction, l’aménagement urbain et les exercices de simulation. «L’anticipation consiste à se préparer en amont et à réduire la vulnérabilité avant que la catastrophe ne survienne», a-t-il affirmé. «Le succès de la gestion des crises repose sur un système institutionnel intégré intervenant avant, pendant et après la catastrophe», estime-t-il, insistant sur la nécessité d’une évaluation précise des risques, une mise en place de systèmes d’alerte précoce multi-sources, une planification d’urgence immédiatement activable, ainsi qu’une chaîne décisionnelle claire et une coordination intersectorielle efficace. Il a également souligné le rôle moteur du ministère de l’Intérieur et des autorités territoriales dans la conduite opérationnelle, appuyés par la Protection civile, les Forces armées royales et les départements techniques tels que l’équipement, la santé, l’eau, l’énergie et les collectivités territoriales.
El Mostafa Rezrazi accorde par ailleurs une importance particulière au rôle du tissu social dans la gestion des crises. Il considère que la solidarité populaire constitue un élément essentiel de la résilience sociétale. «La solidarité sociale, qu’elle soit matérielle, morale ou fondée sur le volontariat, représente un capital culturel profond qui renforce la confiance collective dans les moments de rupture», explique-t-il. Toutefois, il a mis en garde contre des risques liés à une solidarité non encadrée, indique Al Ahdath Al Maghribia. «Les initiatives spontanées, malgré leurs nobles intentions, peuvent perturber les chaînes logistiques, créer des déséquilibres dans la distribution de l’aide ou générer une pression supplémentaire sur les zones sinistrées», avertit-il, soulignant que l’enjeu réside dans l’intégration de cette solidarité au sein d’un dispositif institutionnel structuré.
Il observe que la mobilisation populaire peut parfois sembler moins visible au début de certaines crises, ce qu’il juge normal. «Lors des premières phases, la priorité absolue est donnée aux interventions techniques et aux opérations de sauvetage, et toute mobilisation non organisée peut entraver le travail sur le terrain ou exposer les volontaires eux-mêmes à des risques», précise-t-il, estimant que la solidarité populaire prend généralement plus d’ampleur lors des phases de stabilisation et de reconstruction. Sur le plan prospectif, El Mostafa Rezrazi estime que l’élévation de l’expérience marocaine au rang de modèle international nécessite un changement structurel profond dans la philosophie de gestion des risques. «La référence internationale ne se mesure pas seulement à la rapidité d’intervention ou à l’ampleur des moyens mobilisés, mais à la capacité de réduire les pertes avant même que la catastrophe ne se produise», affirme-t-il.
Le Dr Rezrazi insiste sur l’importance d’intégrer la prévention dans l’aménagement territorial et urbain, notamment dans les zones historiquement exposées aux risques, ainsi que sur la nécessité d’institutionnaliser l’évaluation post-crise afin d’en tirer des réformes concrètes. Il plaide également pour le renforcement des capacités des collectivités territoriales, le développement de plateformes unifiées de gestion des données sur les risques et l’investissement continu dans la formation, les exercices et les simulations multi-scénarios.
Selon cet expert, l’expérience marocaine deviendra pleinement exemplaire lorsque chaque crise sera transformée en opportunité pour réduire les vulnérabilités futures et construire une immunité nationale durable. «Une expérience devient un modèle lorsque chaque crise contribue à bâtir une résilience structurelle et non lorsqu’elle est simplement gérée avec efficacité conjoncturelle», a-t-il conclu.








