Le rapport annuel de la Cour des comptes, présenté mardi dernier par sa première présidente, Zineb El Adaoui, lors d’une séance conjointe des deux Chambres du Parlement, a révélé d’importantes irrégularités dans la gestion des programmes de reboisement au sein de l’Agence nationale des eaux et forêts. Ce rapport confirme le gaspillage de fonds publics liés à la production de plants forestiers qui n’ont jamais été utilisés. Près de 43,74 millions de plants forestiers, dont la production a coûté environ 92,44 millions de dirhams, n’ont finalement pas été plantés, indique le quotidien Al Akhbar dans son édition du jeudi 5 février.
Le document souligne que la stratégie «Forêts du Maroc», qui vise à reboiser une superficie totale de 600.000 hectares à l’horizon 2030, constitue une accélération notable du rythme de reboisement par rapport aux années précédentes, où la moyenne annuelle n’excédait pas 30.000 hectares. Toutefois, cette stratégie souffre d’un manque de clarté quant aux objectifs fonctionnels assignés à ces opérations de reboisement, notamment en ce qui concerne leur vocation protectrice, productive ou récréative. Le rapport relève également l’absence de répartition précise des superficies prévues pour chacune de ces finalités.
Entre 2022 et 2024, les superficies effectivement reboisées ont atteint environ 57.546 hectares sur un objectif global fixé à 139.860 hectares dans le cadre de la stratégie nationale, soit un taux de réalisation de seulement 41%. Ce bilan englobe à la fois les nouvelles zones de reboisement et celles qui ont dû être reprogrammées après l’échec d’opérations de plantation antérieures. La Cour des comptes précise néanmoins que ces chiffres ne reflètent pas la surface réellement reboisée, certaines zones nécessitant plusieurs interventions en raison du taux d’échec des plantations initiales.
Le rapport met en évidence le décalage entre les superficies programmées et celles effectivement réalisées, ce qui entraîne la non-utilisation d’une partie importante des plants produits en amont. Sur la période allant de 2014 à 2023, près de 43,74 millions de plants forestiers sont restés inutilisés, représentant environ 22% de la production totale estimée à 203,77 millions de plants, pour un coût global de 389,82 millions de dirhams. Cette quantité de plants non utilisée aurait pourtant permis de reboiser environ 87.500 hectares.
Pour une période plus récente comprise entre 2021 et 2023, environ 19,23 millions de plants sont restés stockés dans les pépinières, soit 37% de la production totale sur ces trois années, pour un coût avoisinant les 50 millions de dirhams. Plusieurs facteurs expliquent cette situation, notamment l’annulation de certains marchés de plantation, l’opposition de populations locales aux projets de reboisement et le report d’opérations en raison de conditions climatiques défavorables, en particulier lors des épisodes de sécheresse. La superficie concernée par les oppositions locales entre 2014 et 2024 est estimée à près de 32.981 hectares initialement programmés, écrit Al Akhbar.
La Cour des comptes estime que l’Agence nationale des eaux et forêts porte une responsabilité dans ce gaspillage de ressources publiques, en raison notamment de l’absence de mécanismes efficaces de gestion des risques liés à la programmation des campagnes de reboisement. Le rapport souligne également l’absence de procédures techniques et opérationnelles permettant d’optimiser l’utilisation des plants excédentaires afin d’éviter leur détérioration ou leur accumulation dans les pépinières.
Les magistrats de la Cour ont par ailleurs constaté que les plants inutilisés stockés dans certaines pépinières ne sont pas entretenus dans des conditions techniques adéquates. Après près de deux années de stockage, ces plants deviennent souvent impropres à la plantation, notamment en raison d’un développement racinaire inadapté par rapport à leur partie aérienne et de leur exposition à diverses maladies. Ces défaillances compromettent sérieusement leur capacité de croissance une fois transplantés en milieu naturel.
Le rapport met également en lumière un autre aspect du gaspillage des fonds publics, à savoir le taux d’échec élevé des opérations de plantation. Durant la saison 2022-2023, le taux de réussite du reboisement n’a atteint que 51%, avec la réussite de la plantation sur 9.991 hectares seulement, sur un total de 19.475 hectares plantés.
Dans le cadre de la mise en œuvre de la stratégie «Forêts du Maroc», le plan d’action prévoit des besoins annuels en plants forestiers estimés à environ 40 millions d’unités entre 2022 et 2025, avec une progression attendue pour atteindre près de 75 millions de plants par an à l’horizon 2030. Toutefois, ces besoins croissants ne s’accompagnent pas d’un renforcement suffisant des capacités de production nationales.
L’Agence dispose actuellement de 62 pépinières forestières, dont la capacité théorique totale est estimée à 64,7 millions de plants. Néanmoins, seules 26 pépinières sont effectivement exploitées, avec une capacité de production réelle limitée à 36,45 millions de plants. L’analyse des infrastructures révèle plusieurs difficultés, notamment l’obsolescence des équipements, la faiblesse des installations dans certaines pépinières, les contraintes liées à l’approvisionnement en eau d’irrigation, ainsi que le manque d’innovation et la faible utilisation des technologies modernes, autant de facteurs susceptibles de compromettre l’atteinte des objectifs stratégiques fixés.
Pour pallier ces insuffisances, l’Agence a eu recours à l’implication du secteur privé dans la production de plants forestiers. Cependant, cette orientation n’a pas été accompagnée par des mesures organisationnelles et réglementaires suffisantes pour garantir la production de plants certifiés répondant aux exigences techniques, a-t-on lu. Le rapport souligne que la qualité des plants constitue une condition essentielle pour assurer la réussite des opérations de reboisement.
Dans ce contexte, le département gouvernemental chargé des eaux et forêts a procédé à des modifications du mode de passation des marchés publics, remplaçant depuis 2021 les contrats annuels de production par des contrats-cadres de fourniture de plants sur une période de trois ans, dans le but d’assurer la continuité de la production par le secteur privé. Toutefois, la Cour estime que les mécanismes de suivi prévus dans ces contrats restent insuffisants pour garantir la qualité des plants produits, d’autant plus que ces marchés se réfèrent au cahier des clauses administratives générales applicable aux travaux publics, dont les dispositions ne sont pas toujours adaptées à la nature biologique de la production forestière.
Le rapport conclut que le cahier des charges actuel ne permet pas d’encadrer efficacement, sur les plans administratif, technique et opérationnel, les différentes phases de la production des plants forestiers. Il relève notamment l’absence de méthodologie claire pour vérifier et contrôler les intrants utilisés, ainsi que l’absence d’un système structuré de contrôle qualité permettant d’identifier les non-conformités et d’y remédier.







