Ceux qui aiment un peu trop «la dive bouteille», selon l’expression de Rabelais, savent que les lendemains de beuverie peuvent être douloureux. Mal de tête, fatigue, nausées, tremblements et irritabilité sont les symptômes de la fameuse «gueule de bois». Pour la soulager, et il ne s’agit ici que de connaissance théorique en ce qui me concerne, il faut boire beaucoup d’eau pure ou de tisane (gingembre, menthe…), manger des aliments faciles à digérer (riz, œufs, bananes…) et aller faire une grande promenade, si possible dans la nature.
Lundi dernier, nous nous sommes tous réveillés avec une forte gueule de bois, même les abstèmes et les enfants, même les bigots et les observants, après l’immense déception de la veille. Je ne sais si des litres d’eau pure ou de tisane et des randonnées dans la campagne ont pu soulager certains d’entre nous mais, pour l’immense majorité, c’était plutôt la tristesse ou même l’abattement qui régnaient.
Contre cette forme particulière de veisalgie (c’est le terme médical idoine), c’est la froide raison plutôt qu’une douche froide qui peut nous aider à nous remettre d’aplomb. On aurait pu être éliminés en 1/4 de finale et toute la suite aurait été pénible, de devoir organiser et regarder des matches sans intérêt pour nous pendant deux longues semaines. Là au moins, nous avons joué la finale, la CAN s’est terminée et à partir du lendemain, c’est un autre objectif qui se dessine: faire une coupe du Monde honorable dans quelques mois. Premier match contre le Brésil…
«Ces supporters affluant en masse vers le stade Moulay Abdellah malgré la pluie, ces familles s’invitant les unes les autres à regarder ensemble les matches, vêtus de maillots floqués et arborant des fanions rouge et vert, eh bien, c’est l’expression moderne du fameux «plébiscite quotidien» dont parlait Renan et qui fonde solidement la nation.»
— Fouad Laroui
Ce qui précède a l’air d’être un propos d’adolescent ou d’habitué de Radio Mars. Pas du tout, c’est l’essence-même de la réflexion existentialiste sur la condition humaine. L’homme est d’abord un projet, qu’on peut réécrire pro-jet, composé des mots latins pro (‘en avant’) et jacere (‘jeter’). L’homme est avant tout une conscience qui se jette constamment vers l’avenir, qui n’est jamais achevée et immobile comme l’est un objet. (Pour ceux qui vont passer le bac de philo cette année et qui devront régurgiter tout cela en termes sartriens: l’homme est un pour-soi, l’objet un en-soi.)
C’est pourquoi il faut se tourner résolument vers l’avenir quand on essuie un échec. C’est ça, être humain; sinon on est quoi? Une citrouille, une pierre?
Et puis, il y a autre chose. Quittons les steppes arides mais consolantes de la philosophie pour entrer dans la luxuriante réflexion historiciste. Qu’est-ce qu’une nation? Pardon de citer une fois encore Renan, pas toujours en odeur de sainteté dans ces parages, mais la nation repose sur deux piliers: la possession d’un héritage commun, d’un riche legs de souvenirs (en oubliant les épisodes de mésentente, les Saint-Barthélemy…) et le désir renouvelé quotidiennement de vivre ensemble.
De ce point de vue, ces supporters affluant en masse vers le stade Moulay Abdellah malgré la pluie, ces familles s’invitant les unes les autres à regarder ensemble les matches, vêtus de maillots floqués et arborant des fanions rouge et vert, eh bien, c’est l’expression moderne du fameux «plébiscite quotidien» dont parlait Renan et qui fonde solidement la nation.
Se réjouir ensemble et pleurer ensemble, éprouver ensemble l’ivresse de la victoire et avoir la gueule de bois ensemble, dans tous les cas, c’est «faire nation», encore et toujours. Et ça, c’est crucial dans ce pays qui reste une île, malgré toutes les ouvertures qu’il ne cesse de tenter.





