1- Le bonheur d’avoir passé deux heures de spectacle de haute qualité que les Lions de l’Atlas nous ont offert, vendredi soir, avec élégance, rigueur et beauté. Ce fut ce que j’ai vu de plus intense et de plus fantastique cette semaine.
Malgré le défi athlétique imposé par les Lions Indomptables, nos joueurs ont triomphé grâce à leur résilience face à la puissance physique de l’équipe camerounaise. La perspective d’affronter le Nigéria n’est pas simple. Mais, il y a quelque chose, au-delà du foot, qui agit dans cette période entre les Lions et le peuple marocain. Une histoire d’amour et de ferveur. C’est magnifique, c’est exceptionnel et c’est important.
Mais, hélas, il n’y a pas que de belles choses vues.
2- Je suis avec des amis dans un restaurant de poisson assez populaire à Tanger. Produits frais. Pas d’alcool. Ni nappes ni serviettes. Mais la table est propre. L’ambiance est sympathique. On y vient en famille.
À ma gauche, une table de six personnes. Le père, la mère (un foulard serrant ses cheveux), la grand-mère, elle aussi voilée. Un adolescent fou de football. Il porte le maillot de Hakimi. Et puis, à côté de lui, une jeune fille, entre douze et treize ans. Depuis que la famille s’est installée, elle n’a pas levé les yeux, ne serait-ce qu’une seconde, de l’écran de son smartphone.
Elle est totalement absorbée par ce qu’elle regarde et son visage n’exprime rien. Elle est dans le téléphone, avalée par l’écran, complètement absente sans que cela ne choque personne.
Le père commande les plats. Il ne demande pas à sa fille ce qu’elle aimerait manger. Il doit le savoir, de toute façon, la fille n’est pas là, elle est ailleurs, dans un autre monde, dans un restaurant virtuel, avec des personnages de papier qui la transportent loin, loin du restaurant où nous sommes et loin de la famille qui est en principe la sienne. Personne ne lui adresse la parole. Elle est dans son monde, et rien ne la ferait bouger de son statut de jeune fille addict au téléphone.
Les plats sont servis. La table est bien garnie. Ça fait plaisir. Une belle table où divers poissons sont grillés, frits, cuits.
La famille commence à se servir. Le père avale une soupe chaude, la mère entame une paella qui donne envie, les autres mangent des calamars et des merlans.
Et voici le clou de la chronique: la mère, assise juste en face de la jeune fille absorbée par son écran, prend une fourchette, la remplit de riz fumant et la tend à la fille qui, sans lever la tête, ouvre sa bouche et avale le contenu. Cette opération aura lieu une dizaine de fois. La mère donne à manger à la fille, comme si elle était un bébé ou un animal de compagnie.
Personne n’est choqué. La fille mange sans bouger de sa place et surtout sans regarder la table et ses occupants.
À aucun moment, le père n’intervient et n’exige de sa fille un comportement correct, respectueux de l’assistance. Il doit trouver normal que sa fille les ignore et passe tout son temps à regarder une chose sur un petit écran, sans être là, sans le moindre soupir, sans le moindre geste.
J’ai suivi leur dîner jusqu’au bout. En partant, la fille s’est levée sans se dégager de son écran, la mère la guidant comme une non-voyante ou une handicapée faisant partie d’un monde étrange et étranger. Je me demande si cette famille est heureuse, sans avoir donné à ses enfants aucune éducation. Ils sont partis. La fille est dans la voiture, la tête complètement dans l’écran. Je la plains.
«On rêve de cours du soir pour inculquer à quelques indélicats comment apprendre à vivre ensemble et à respecter les lois et les règles. Peut-être une campagne à la télé, ou bien davantage d’agents de police qui feraient respecter l’ordre. »
— Tahar Ben Jelloun
3- Je suis avec des amis, dans le salon d’un hôtel au centre-ville, le soir du match Maroc-Tanzanie. Je constate que la plupart des tables sont occupées par des familles. On regarde le foot ensemble. C’est nouveau, c’est sympathique, c’est réconfortant.
Juste à ma droite, une jeune femme, la quarantaine, classe moyenne, s’est installée seule. Elle sort de son sac un paquet de cigarettes et un briquet. Elle commande des anchois marinés et une bouteille de vin blanc. Le garçon la sert, lui fait goûter le vin, elle approuve de la tête et boit une bonne gorgée avant d’allumer une cigarette blonde et de suivre le match.
Elle ne rate aucun moment du jeu. Elle est seule, absolument seule, visiblement contente d’être là, seule.
Personne ne lui fait de remarque. Une femme adulte, libre, boit du vin et mange du chorizo épicé après les anchois marinés.
Quand Brahim Diaz maque un but, comme nous tous, elle se lève et crie «3aach al Maghreb!». Elle applaudit, contente d’être là, heureuse que l’équipe marocaine s’en sorte plutôt bien. À la fin du match, elle quitte l’hôtel, monte dans une Dacia et disparaît.
4- Je suis dans une voiture, conduite par un ami. Nous nous sommes arrêtés à un feu rouge, face à un rond-point d’où partent cinq routes. Le feu est long, ce qui est normal. Soudain, j’ai vu un 4x4, de type Porsche à un million de dirhams, brûler le feu rouge, prendre le rond-point à contresens et filer à toute allure, sans se soucier de rien.
Cas fréquent d’incivisme et d’égoïsme que je ne supporte plus. Mon ami hurle de stupeur et me dit: «Pour conduire dans ce pays, il faut non seulement avoir de la patience mais contenir sa rage pour ne pas sortir, arrêter le connard et lui faire la peau!»
Le connard en question est déjà loin. C’est un salaud. Peut-être inconscient. Il ne pense pas aux accidents que sa conduite pourrait provoquer. Les feux, les stops, la priorité, toutes les règles de la conduite normale, sont superbement ignorés.
Je rêve d’un agent de police qui l’arrêterait, lui retirerait son permis et lui confisquerait le quatre-quatre flambant neuf. À la fourrière. Plus de permis pendant un an. Ce connard est le type d’individu qui, s’il écrase un malheureux piéton, sortirait une liasse de billets et les filerait aux policiers et gendarmes. La faute incomberait au piéton qui a traversé la rue au moment où le feu était vert pour lui.
Nous sommes quelques-uns à ne plus savoir quoi faire pour lutter efficacement contre les incivilités. Dénoncer? On le fait tout le temps. Sans que rien ne change. On rêve de cours du soir pour inculquer à quelques indélicats comment apprendre à vivre ensemble et à respecter les lois et les règles. Peut-être une campagne à la télé, ou bien davantage d’agents de police qui feraient respecter l’ordre.
Apparemment cette campagne n’est pas au programme. Question d’éducation. Quand on n’a pas été éduqué, on arrive à l’âge adulte avec des plis et des mauvaises habitudes. Difficiles de les changer. Cependant, il ne faut pas renoncer. Chacun dans sa vie quotidienne devrait intervenir, même s’il sait que ça n’aura pas de résultats immédiats, pour dénoncer et même faire un peu de morale à ces citoyens dont le respect ne fait pas partie de leur ADN.






