Amélioration des réserves en eau: pourquoi l’euphorie doit rester mesurée, selon un expert

Les eaux de l'Oued Sebou se déversant dans le barrage de Sidi Mohammed Ben Abdellah de Rabat.

Une partie de l'autoroute de l'eau, reliant le bassin hydraulique du Sebou au barrage Sidi Mohammed Ben Abdellah de Rabat.

Pluie généralisée, enneigement important, barrages en redressement... Les images sont rassurantes. Mais, elles ne doivent pas masquer l’ampleur d’un déficit hydrique accumulé sur plusieurs années, alerte Abdelaziz Belhouji, ingénieur en météorologie et hydrologie.

Le 22/01/2026 à 09h10

Le ciel a enfin lâché prise. Les sols se sont assouplis, les oueds ont repris du souffle, les barrages ont affiché des courbes qui remontent et les cimes de l’Atlas se sont blanchies comme un rappel de ce que l’hiver peut encore offrir. Mais au milieu de l’euphorie, une question demeure: le Maroc sort-il réellement de la sécheresse, ou ne fait-il que reprendre de l’air avant un nouvel essoufflement?

Pour Abdelaziz Belhouji, ingénieur en météorologie et hydrologie, la réponse ne peut pas se faire à coups de ressentis ni d’impressions de renouveau. Il faut revenir aux faits et aux chiffres. Et surtout, accepter que la sécheresse ne s’en va pas avec la première averse.

«Scientifiquement, il convient de distinguer la sécheresse météorologique (déficit de précipitations) de la sécheresse hydrologique (déficit des réserves de surface et souterraines) et de la sécheresse agricole (déficit de l’eau et de l’humidité dans les sols)», explique l’ancien directeur de la météorologie nationale.

«Si les précipitations récentes marquent une rupture nette avec l’anomalie sèche des sept dernières années, elles ne suffisent pas à compenser un déficit cumulé de sept ans. Pour restaurer les nappes phréatiques et ramener les barrages à des niveaux précritiques, il faudrait plusieurs années consécutives d’excédent pluviométrique. On parle donc d’une “respiration hydrique” majeure plutôt que d’une sortie définitive du stress structurel», poursuit-il.

Rappelons qu’entre septembre et le 20 janvier, les apports en eau ont totalisé 4,07 milliards de mètres cubes, dont 3,6 milliards captés rien que durant les 40 derniers jours, selon les chiffres présentés mardi dernier par Nizar Baraka, ministre de l’Équipement et de l’Eau.

Les cumuls pluviométriques, eux, ont atteint 121,5 mm depuis septembre, soit une hausse de 114% par rapport à la même période de l’année précédente. Ce niveau dépasse également de 24% la moyenne enregistrée entre 1990 et 2020. Côté enneigement, les surfaces couvertes ont culminé à 55.195 km² avant de redescendre à 22.600 km². Quant au taux de remplissage des barrages, il est passé de 28% à 48%. Une amélioration qui permet de sécuriser en moyenne une année supplémentaire d’eau potable à l’échelle nationale.

Néanmoins, cette embellie reste, pour notre interlocuteur, conjoncturelle. «Cette amélioration est liée à un basculement de l’indice de l’oscillation nord-atlantique (NAO) qui a permis aux perturbations atlantiques de descendre vers les latitudes marocaines et d’apporter des précipitations», relève Abdelaziz Belhouji.

«La NOAA (National Oceanic Atmospheric Administration) et le CPC (Climate Prediction Center) des USA avaient prévu en septembre 2025 le basculement de l’indice du NAO vers une valeur négative vers fin octobre 2025. Ce qui annonçait un fort probable retour des précipitations au Maroc», rappelle-t-il.

Les modèles l’avaient donc vu venir. Car le NAO n’est pas un simple indice parmi d’autres. Il s’agit d’«un phénomène climatique majeur affectant le système atmosphérique de l’Atlantique Nord. Selon que cet indice est positif (année sèche au Maroc) ou négatif (année humide au Maroc)».

«Cette tendance est conjoncturelle. Car la tendance lourde, confirmée par les modèles du GIEC pour la région méditerranéenne, indique une réduction structurelle des précipitations de 15 à 20% voire plus d’ici la fin du siècle. Ceci dans le cadre du respect de l’objectif de l’Accord de Paris sur le climat (maintenir la hausse de température de la Terre en dessous de +2°C, voire +1,5°C). L’amélioration est donc une “fenêtre d’opportunité” dans un climat qui devient globalement plus aride», note l’ingénieur en météorologie et hydrologie.

Et cette stratégie, justement, commence à s’esquisser. L’expert tire un constat sans appel des sept dernières années. La gestion de l’offre, longtemps centrée sur la construction de barrages, doit désormais être accompagnée d’une gestion rigoureuse et durable de la demande. «Des stations majeures comme celle d’Agadir sont opérationnelles, et le chantier de la station de dessalement de Casablanca progresse pour devenir la plus grande d’Afrique», note Abdelaziz Belhouji. À cela s’ajoutent les projets des autoroutes de l’eau, à l’image de celui d’interconnexion entre les bassins de Sebou et du Bouregreg qui permet de transférer l’excédent d’eau vers les zones assoiffées. Sans oublier les projets de réutilisation des eaux usées. Enfin, l’agriculture, qui concentre près de 85% de l’eau consommée, ne peut plus rester en dehors de ce schéma.

Mais pour comprendre où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient. Et l’histoire climatique du Maroc est aussi une histoire d’épisodes de sécheresse. «Le Maroc a toujours connu une forte variabilité interannuelle des précipitations. Il a connu plus de dix cas de sécheresse sévères au cours du 20ème siècle: 1904, 1905, 1931, 1944, 1945, 1982, 1983, 1994, 1995, 1998 et 2000», détaille notre interlocuteur.

Ce que dit l’histoire

Le phénomène n’a rien d’exceptionnel. Mais certaines séquences ont laissé des cicatrices: «La sécheresse a frappé au moins une fois par décennie durant le 20ème siècle, et dans certains cas, elle perdure près de six années d’affilée comme c’était le cas entre 1930-1935 et 1980-1985, d’autant plus que le phénomène n’est pas régulier et aucune région du Maroc n’a été épargnée.»

Il y a des dates qui marquent. «La grande sécheresse de 1944-1945 (l’année de “Boun”) a marqué les mémoires par son impact social». D’autres ont changé les politiques publiques. «Probablement la période la plus sévère du 20ème siècle, la sécheresse de 1980 à 1985 a entraîné le lancement par le roi Hassan II en 1984 du programme scientifique “Al Ghait” en coopération avec l’USAID, dans le but de lutter contre la sécheresse et de développer les ressources hydriques grâce aux techniques d’ensemencement artificiel des nuages. Ce programme permet d’augmenter de 15 à 20% les précipitations des zones concernées», souligne Abdelaziz Belhouji.

À ces épisodes s’ajoutent les sécheresses de 1995 (la plus sèche statistiquement sur une seule année) et celle de 2018 à 2024, la plus longue par sa continuité. «Si la période 1980-1985 était plus intense en termes de déficit pluviométrique absolu, le cycle 2018-2024 est le plus long jamais enregistré de manière ininterrompue depuis le début des relevés systématiques, aggravé par une évapotranspiration record due au réchauffement climatique», fait remarquer l’ingénieur en météorologie et hydrologie.

Mais toutes les régions n’ont pas vécu la sécheresse de la même manière. «Le bassin de l’Oum Er-Rbia (Haouz, Tadla) et le bassin du Tensift sont les plus vulnérables. Le Sud (Souss-Massa) vit un stress hydrique permanent, tandis que l’Oriental (bassin de la Moulouya) subit une aridification croissante. Nous avons même observé en 2021 que l’Oued Moulouya ne déversait plus en mer. C’est une première. Ceci est dû à la conjugaison de deux causes: la surexploitation des eaux et le changement climatique», explique l’expert. Même le nord, historiquement excédentaire, n’a pas été épargné «puisqu’il a connu des alertes sérieuses ces deux dernières années».

Pourquoi l’enneigement est important

Si la pluie fait l’actualité, la neige, elle aussi, a un rôle important dans le cycle de l’eau, puisqu’elle «constitue un “château d’eau” naturel. Contrairement à la pluie qui ruisselle rapidement, la neige stocke l’eau sous forme solide en altitude, là où les températures limitent l’évaporation. Elle agit comme un barrage naturel sans mur. Elle retient l’eau durant l’hiver et la libère au printemps, au moment où les besoins agricoles augmentent et où les pluies se raréfient».

Dans le détail, la fonte des neiges joue un rôle crucial dans l’équilibre hydrique. Elle permet un apport d’eau progressif et maîtrisé, assurant un débit régulier dans les cours d’eau, favorisant une infiltration optimale dans les sols, et fournissant une eau naturellement filtrée, plus froide, qui limite la prolifération d’algues dans les retenues. Contrairement aux pluies intenses qui ruissellent rapidement, provoquant inondations et érosion, la neige libère lentement son eau, garantissant une recharge en profondeur des nappes et une alimentation soutenue des barrages au moment le plus stratégique de l’année.

«La neige fond lentement, ce qui permet à l’eau de s’infiltrer profondément dans les fissures des massifs karstiques (Atlas). C’est le mode principal de recharge des nappes profondes qui alimentent les sources et les puits en plaine», fait savoir notre interlocuteur. Et ce cycle alimente les barrages clés. Résultat: «l’enneigement garantit un apport soutenu durant le printemps (mars-mai). Pour des barrages comme Bin El Ouidane ou Al Massira, l’apport de la fonte des neiges du Haut et Moyen Atlas est vital pour maintenir un niveau de remplissage stratégique avant l’été».

Aujourd’hui, les perspectives sont encourageantes. «Les modèles météorologiques dynamiques actuels suggèrent un maintien du “couloir” ouvert pour les dépressions vers le Maroc. Cette configuration indique une instabilité de la haute atmosphère qui peut se renouveler par cycles de 7 à 10 jours», note Abdelaziz Belhouji.

Février pourrait voir alterner stabilité et perturbations. Et mars, ce mois charnière, pourrait encore jouer un rôle décisif. «Si l’indice NAO reste neutre ou négatif, les pluies de printemps pourraient consolider les acquis de janvier», conclut l’ingénieur en météorologie et hydrologie.

Par Hajar Kharroubi
Le 22/01/2026 à 09h10