À l’occasion de l’ouverture de son année académique, l’Université privée de Fès (UPF) a accueilli une figure majeure de l’architecture contemporaine: l’architecte chilien Alejandro Aravena, lauréat du Prix Pritzker 2016. Fondateur du cabinet Studio Elemental, il s’est imposé sur la scène internationale par des projets qui placent l’humain, la participation citoyenne et les contraintes sociales au cœur de la conception architecturale. Dans cet entretien accordé en marge de sa conférence inaugurale à l’UPF, il revient sur les défis urbains actuels, le rôle de l’architecte face aux inégalités, la formation des jeunes talents et l’impact des nouvelles technologies sur la profession.
Le360: votre travail est souvent associé au logement incrémental et au design participatif. En quoi ces approches sont-elles pertinentes face aux inégalités urbaines actuelles?
Alejandro Aravena: nous faisons face à une situation inédite dans l’histoire humaine. Les villes doivent accueillir des populations à une échelle, à une vitesse et dans un contexte de rareté qui n’ont jamais existé auparavant. Les partenariats entre l’État et le secteur privé ne suffisent plus. Il faut y intégrer les habitants eux-mêmes. Le logement incrémental et les processus participatifs partent d’un principe simple: la capacité des gens à construire leur propre habitat fait partie de la solution. Le rôle de l’architecte n’est donc pas de tout faire à leur place, mais de coordonner, d’organiser et de canaliser cette énergie, au lieu de la réprimer ou de la remplacer uniquement par le marché ou l’État.
Le Prix Pritzker que vous avez reçu en 2016 a-t-il changé votre regard sur l’architecture?
Je ne dirais pas qu’il a changé ma vision. Il m’a surtout apporté plus de liberté et d’efficacité. Aujourd’hui, nous dépensons moins d’énergie à expliquer ce que nous essayons de faire parce que la confiance est déjà là. Pour le reste, notre démarche reste la même. Nous continuons à faire ce que nous estimons juste, en travaillant pour le plus grand nombre et non pour une minorité.
Face aux crises du logement, quel est selon vous le principal défi pour les jeunes architectes aujourd’hui?
Ils doivent apprendre à travailler avec des contraintes. Dans beaucoup d’écoles d’architecture, on part encore du principe que, pour favoriser la créativité, il faut supprimer les contraintes. Or, c’est exactement l’inverse. Les contraintes obligent à être inventif. Il faut apprendre à comprendre les problèmes tels qu’ils sont, avec toutes leurs limites et leurs frictions, au lieu de les simplifier. Personnellement, je n’ai pas été formé de cette manière, et je pense que le contexte actuel l’exige encore plus qu’auparavant.
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Quel message souhaitez-vous transmettre aux étudiants en architecture sur l’innovation, la durabilité et la participation citoyenne?
L’innovation ne doit pas être un objectif en soi. C’est une conséquence. S’il existe déjà des connaissances suffisantes pour répondre à un problème, il n’y a pas besoin d’innover. En revanche, lorsqu’il n’y a pas de réponse, il faut en créer une. En prêtant une attention sérieuse aux circonstances réelles d’un projet et en faisant preuve de bon sens, on résout déjà l’essentiel des enjeux liés à la durabilité. L’architecture traditionnelle l’a toujours fait.
L’intelligence artificielle est-elle une menace pour le métier d’architecte?
Je la vois avant tout comme un outil. Un outil qui peut être très efficace s’il est bien utilisé. L’architecture a toujours évolué avec la technologie. À une époque, les architectes ne faisaient même pas de maquettes. Aujourd’hui, nous avons simplement plus d’outils pour comprendre et concevoir. Si certains d’entre eux deviennent meilleurs que nous pour certaines tâches, alors il faudra faire évoluer notre rôle. C’est une évolution naturelle. L’architecture a toujours su se transformer, et elle continuera de le faire.








