«Bonne fête!» Une formule que l’on s’échange partout, comme un rituel, en ce jour de célébration. Une fête douce et simple, comme celles de notre enfance: des tables généreuses, des gâteaux parfumés, des visites familiales, et les rires d’enfants dans leurs habits neufs. Après un mois de sacrifice, l’Aïd est censé être un moment de joie.
Mais cette année, les vœux peinent à s’élever avec insouciance. La planète ressemble à un globe que l’on ferait tourner trop vite, jusqu’à l’étourdissement.
Les frontières s’embrasent, les alliances se crispent, les peuples tremblent.
Il y a quelques années déjà, nous avions vacillé. La grande crise financière de 2008 avait secoué l’économie mondiale. Beaucoup avaient cru que cette chute des certitudes allait nous rendre plus prudents, plus solidaires. Nous pensions avoir compris que la prospérité fragile devait être protégée.
Puis est venu la pandémie. Un virus a immobilisé la planète entière.
Nous avons cru que ce ralentissement nous rendrait plus sages, qu’il nous rappellerait l’essentiel: le souffle, la santé, la simple joie d’être ensemble, de s’enlacer, de s’embrasser. Mais à peine les masques rangés, les canons ont de nouveau parlé.
La guerre en Ukraine a rouvert les blessures de l’Europe.
Puis la tragédie palestinienne.
Et aujourd’hui, le Moyen-Orient s’embrase.
Un budget colossal, vertigineux, se consume. Des milliards de dollars qui auraient pu fleurir en écoles, en hôpitaux, en routes, en vies… Pendant que des enfants contemplent des cendres là où auraient dû briller des lumières.
Chaque explosion résonne comme un rappel brutal: la planète pourrait être un havre de paix, mais nous choisissons d’en faire un théâtre de flammes. L’humanité pourra-t-elle un jour tourner son regard vers la vie, plutôt que vers la destruction?
On parle de frappes précises, de guerre technologique. Mais même intercepté, un missile retombe. Ses débris peuvent fracasser la tête d’un enfant qui jouait sur une pelouse, ou celle d’une mère qui se rendait au marché.
Des enfants et des adolescents grandissent au milieu des bombes et des ruines, traumatisés à vie. Ces blessures invisibles entravent leur avenir, leur réussite, et nourrissent la colère d’une génération qui n’a connu que la peur. Des vies brisées à peine écloses, des familles endeuillées pour toujours.
Pendant ce temps, la Terre elle-même s’essouffle.
Les glaciers fondent. Les océans montent. Des millions d’êtres humains vivent sous la menace de la sécheresse. Ailleurs, les tempêtes s’intensifient, les incendies dévorent des forêts entières, les saisons se dérèglent.
«Que peut faire la sociologue que je suis face à ce tumulte? Observer. Écrire. Bien peu de chose, sans doute.»
— Soumaya Naâmane Guessous
Notre monde est jeune. Plus de la moitié de l’humanité a moins de trente ans. Une jeunesse connectée, qui voit tout, immédiatement. Les bombes tombent, et les images surgissent sur leurs écrans. Les immeubles effondrés, les cris, les visages. Nos jeunes apprennent la géopolitique par les ruines.
L’anxiété se répand comme un vent glacé dans nos vies et menace notre bien-être. La misère s’aggrave avec la hausse du coût du pétrole, qui pèse lourdement sur le budget des familles.
Nous ne devrions pas vivre ainsi, ni plonger la jeunesse dans ce marasme, dans cette crainte constante qui empêche le plaisir d’exister, qui empêche de croire en l’avenir. Quel horizon leur offrons-nous?
Que peut faire la sociologue que je suis face à ce tumulte? Observer. Écrire. Bien peu de chose, sans doute. Mon cri se disperse dans le vent, hurlement silencieux appelé à se perdre dans l’écho du monde, n’ayant peut-être d’autre utilité que de laisser s’écouler ma colère.
Notre impuissance rend ces drames encore plus lourds.
Nous ne sommes pas nés pour vivre dans cette inquiétude permanente, mais pour la joie, pour savourer les délices simples et précieux de l’existence. La vie nous offre tant de merveilles: admirer un coucher de soleil, écouter la mer respirer, sentir la terre après la pluie, se laisser bercer par le murmure d’une rivière, vibrer au chant des oiseaux.
Regarder des enfants courir dans un jardin, entendre leurs éclats de rire, partager un repas où se mêlent les voix, les souvenirs, les confidences.
La beauté du monde réside dans ces instants fragiles et pourtant essentiels: un regard complice, une main posée sur une épaule, une conversation qui réchauffe le cœur. Les liens humains, l’amitié, l’amour, la solidarité… Les véritables trésors de cette planète, ceux qui donnent du sens à nos jours et rendent chaque vie infiniment précieuse.
Oui, je suis peut-être naïve. Utopiste. J’imagine un monde où les dirigeants seraient plus sages, où l’intérêt de la planète primerait sur les ambitions de puissance, où l’on investirait davantage à protéger la Terre, à éduquer les enfants, à nourrir les peuples, plutôt qu’à perfectionner les armes.
Un monde où les frontières ne seraient plus des lignes de feu, mais des passerelles.
En cette veille de l’Aïd, malgré les grondements du monde, je veux croire que ce rêve n’est pas totalement perdu. Que quelque part, au cœur de l’humanité, subsiste encore ce désir simple: vivre en paix.
Puisse cette fête nous rappeler que la joie existe encore, fragile mais tenace, et qu’elle mérite d’être protégée. Car c’est dans ces moments de partage et d’humanité que renaît l’espoir d’un monde plus sage.
Alors savourons cette fête. Accueillons pleinement l’instant présent. Pour notre équilibre. Pour notre bien-être.





