À Tanger, des tombes millénaires sont transformées en dépotoir

Tombes millénaires datant de l'époque romaine ou phénicienne, situées sur la falaise appelée Hafa par les Tangérois, dans le quartier Marshan à Tanger. (Mohamed Métalsi/Le360)

TribuneDans la ville de Tanger, des tombes très probablement phéniciennes ou romaines, sont laissées à l’abandon. Sans aucune protection, ces tombes sont un lieu de passage et les gens les traversent sans savoir qu’ils piétinent un patrimoine antique. Le chercheur et spécialiste des villes arabo-islamiques, Mohamed Métalsi, attire l’attention sur l’urgence à protéger ce patrimoine saccagé, qui témoigne pourtant de la profondeur historique du Maroc.

Le 15/03/2026 à 09h42

J’arrive au Marshan en fin d’après-midi, un soir d’été où Tanger semble vibrer sous la lumière dorée du couchant. Le soleil descend lentement derrière les murailles restaurées de la médina, dressées sur la falaise comme un rempart vivant. Autour du ravin, les maisons blanches du quartier populaire s’accrochent à la pente, serrées les unes contre les autres, avec leurs terrasses modestes, leurs fenêtres ouvertes sur la rue, leurs ruelles étroites et leur petite mosquée dont le minaret se découpe nettement sur le ciel. Une brise légère venue de la mer adoucit la chaleur du jour, et l’air porte cette odeur salée qui annonce la proximité du détroit.

En avançant vers le bord du plateau, juste avant que le terrain ne bascule dans le ravin planté d’arbres et de végétation sauvage, la vue s’ouvre soudain, immense, comme un rideau que l’on soulève d’un seul geste. Devant moi, la mer déploie une palette de bleus que seule Tanger sait offrir: cobalt, turquoise, bleu profond, bleu argenté. À gauche, l’Atlantique, vaste et sombre. À droite, la Méditerranée, plus calme, plus lumineuse. Et face à moi, l’Europe, si proche qu’on croit pouvoir la toucher du regard. Ici, en un seul coup d’œil, l’histoire et la géographie se rejoignent: le Nord et le Sud se font face, l’Orient et l’Occident se tendent la main. Depuis des millénaires, navigateurs phéniciens, marchands romains, voyageurs arabes et explorateurs portugais ont traversé ce détroit, laissant derrière eux des traces que le sol de Tanger porte encore en silence. Non loin de là, le Café Hafa, accroché lui aussi à la falaise, rappelle cette longue tradition de contemplation et de passage.

C’est précisément sur ce plateau, au bord du ravin, que se trouvent certaines de ces traces: les tombes antiques du Marshan. Creusées directement dans la roche, elles apparaissent comme des silhouettes sombres, ouvertes sur le ciel. Leur forme anthropomorphe ou rectangulaire intrigue immédiatement le visiteur. Les archéologues hésitent encore à les attribuer avec certitude: phéniciennes ou romaines? Peut-être les deux à la fois. On sait en effet que Tingis, l’ancienne Tanger, fut un port phénicien actif dès le premier millénaire avant notre ère, puis une colonie romaine prospère, capitale de la Maurétanie Tingitane. Ces tombes témoignent de cette présence méditerranéenne ancienne, d’un passé où Tanger était déjà un carrefour majeur du monde.

Au début du XXᵉ siècle, des fouilles archéologiques y ont été menées. Les tombes ont alors été vidées de leur contenu pour préserver les objets funéraires, aujourd’hui conservés dans les musées nationaux. À cette époque, un grillage de protection entourait encore le site. Aujourd’hui, il n’en reste plus rien. Les tombes sont ouvertes, exposées, vulnérables à tous les aléas.

Autour de moi, la vie contemporaine se déploie avec une vitalité contrastante. Des familles marocaines s’installent ou déambulent autour des tombes. Les enfants courent, jouent, rient. Les parents dégustent sandwichs, gâteaux, boivent du thé ou des sodas. C’est un moment de détente partagée, un rituel du soir, un plaisir simple: profiter du coucher du soleil, de la fraîcheur revenue, de la vue imprenable sur le détroit. Mais une fois le repas terminé, beaucoup laissent derrière eux papiers, sacs plastiques, bouteilles vides. Non par malveillance, mais par habitude, par manque de sensibilisation, et surtout parce que le site ne dispose que d’une poignée de poubelles— une seule parfois pour des centaines, voire des milliers de visiteurs.

Plus loin, des groupes de touristes européens et américains, guidés par des professionnels, photographient les lieux. Ils captent le paysage, les tombes, les silhouettes des familles installées là. Ils cherchent à saisir l’image d’un lieu qui, dans leur imaginaire, incarne l’exotisme, l’histoire et la rencontre des mondes. Ils sont fascinés, mais souvent saisis par l’état dégradant du site, par l’abandon visible, par les déchets qui s’accumulent dans les excavations.

Car c’est là que le contraste devient proprement douloureux. Dans ces cavités millénaires, l’eau de pluie stagne et se transforme en un liquide verdâtre, épais, nauséabond. Elle attire des milliers de moustiques. Les déchets s’y mêlent, formant un spectacle indigne d’un lieu pourtant présent dans tous les guides touristiques. La roche se dégrade progressivement. Le site se détériore sans que personne ne semble s’en préoccuper.

Comment un patrimoine aussi précieux peut-il être abandonné à lui-même? Comment accepter que l’une des rares traces phéniciennes ou romaines de la région soit progressivement transformée en dépotoir à ciel ouvert? Comment comprendre que Tanger, ville-monde, ville-carrefour, ville qui inspire depuis des siècles écrivains, peintres et voyageurs du monde entier, ne protège pas ce fragment essentiel de sa propre histoire?

La réponse tient peut-être à un déficit de conscience patrimoniale, à l’absence d’une politique claire de valorisation du patrimoine préislamique, à une méconnaissance générale de l’importance historique de ces tombes. Pourtant, elles racontent quelque chose de fondamental: la profondeur historique du Maroc, son inscription ancienne dans le monde méditerranéen, son rôle multiséculaire dans les échanges entre les continents.

Il est urgent d’agir, et les solutions existent— elles sont même simples à mettre en œuvre. Réinstaller une protection discrète autour des tombes. Poser des panneaux explicatifs pour raconter leur histoire et leur signification. Aménager un petit parcours archéologique balisé. Installer quelques bancs, quelques poubelles supplémentaires, un éclairage doux pour les soirs d’été. Assurer une présence humaine, sous la forme d’un gardien ou d’un médiateur culturel. Impliquer les habitants du quartier, les écoles, les associations locales. Faire de ce lieu un espace de fierté collective, de mémoire vivante et de transmission entre générations.

Le soleil disparaît derrière les collines, et la lumière se teinte de rose, puis de violet. Les familles commencent à partir. Les touristes aussi. La rumeur de la ville continue de monter du ravin — ce mélange de voix, de pas, de musique lointaine et de vie qui ne s’interrompt jamais vraiment à Tanger, même au cœur de l’été. Les tombes restent là, immobiles et patientes, comme elles le sont depuis plus de deux mille ans. Elles attendent qu’on les regarde autrement. Qu’on les respecte. Qu’on les protège.

Protéger ces tombes, c’est protéger une part de nous-mêmes. C’est reconnaître que l’histoire du Maroc ne commence ni avec l’islam, ni avec les grandes dynasties, ni avec la modernité. Elle commence bien avant, dans ces pierres taillées, dans ces rites funéraires, dans ces traces méditerranéennes qui font de Tanger une ville véritablement unique. Il est temps de redonner à ce lieu la dignité qu’il mérite, afin que les générations futures puissent y lire, elles aussi, l’histoire profonde et plurielle de leur pays.

Par Mohamed Métalsi
Le 15/03/2026 à 09h42