Tribune. Influence: quand une invitation suffit à fabriquer une voix

Abderrahman Boukhaffa.

Abderrahman Boukhaffa.

ChroniqueDans cette tribune sans concession, Abderrahman Boukhaffa, chercheur et auteur marocain résidant à Ottawa (Canada), alerte sur une forme moderne et feutrée de guerre d’influence visant le Maroc. Loin des lectures angéliques et des accusations faciles, il décrypte les mécanismes subtils par lesquels invitations, financements et «reconnaissance internationale» fabriquent des récits, des «élites» et des postures intellectuelles. Une réflexion lucide sur la dépendance à la validation extérieure et sur les dangers qu’elle fait peser sur la souveraineté du pays.

Le 27/01/2026 à 08h55

Le Maroc avance. Il construit, il investit, il se modernise, il impose peu à peu un nouveau rythme en Afrique et au-delà. Mais pendant que nous célébrons - à juste titre - cette dynamique, nous oublions trop souvent une réalité moins visible, plus froide, plus cynique: le Maroc n’est pas seulement observé. Il est ciblé. Et l’on ne cible plus un pays uniquement par des menaces frontales, des discours agressifs ou des manœuvres diplomatiques. La guerre moderne est plus raffinée. Elle s’attaque à ce qui fait tenir une nation: son récit, son image, sa cohésion, sa confiance en elle-même.

Il faut le dire clairement. Toutes les puissances agissent hors de leurs frontières. Les réseaux d’influence ne sont pas une invention de l’imaginaire, ils sont un outil classique de la géopolitique contemporaine. Ce qui a changé, c’est la méthode. L’influence ne ressemble plus à une opération sale et bruyante. Elle est devenue élégante, polie, respectable. Elle se présente sous forme de «partenariats», de «programmes», de «coopérations», de «rencontres internationales». Et c’est précisément pour cela qu’elle est redoutable. Parce qu’elle arrive sans bruit et qu’elle s’installe sans résistance.

On n’achète pas toujours une conscience avec une valise de billets. On la façonne souvent avec un billet d’avion. Une invitation à un colloque, une résidence, un séjour court, un hôtel confortable, des accès, des rencontres, quelques photos, un sentiment d’être choisi. Rien d’illégal. Rien de choquant. Mais tout est calculé. Car à force de recevoir des privilèges, on finit par intégrer une évidence non dite. Certains discours ouvrent des portes, d’autres les ferment. Et à ce moment-là, la loyauté ne se commande plus. Elle s’intériorise.

Aujourd’hui, les cibles ne sont pas seulement les responsables politiques. Les cibles les plus rentables sont souvent ailleurs: le journaliste qui décide ce qui devient «affaire» et ce qui reste silence, l’universitaire qui donne au discours un vernis scientifique et une apparence d’objectivité, l’influenceur qui fabrique l’émotion collective et oriente les réflexes, le militant qui transforme une cause en slogan. Ce sont eux qui pèsent sur la perception, sur l’humeur nationale, sur la réputation internationale. Et c’est là que le Maroc est vulnérable, parce que les récits circulent plus vite que les faits, et que la psychologie de masse est devenue un champ de bataille.

«Le Maroc ne peut pas avancer en restant naïf dans un monde brutalement réaliste.»

—  Abderrahman Boukhaffa

Le vrai levier, celui qui change la nature du jeu, c’est le financement. Car financer un projet médiatique, associatif, académique ou politique n’est jamais neutre. Même lorsqu’il est présenté comme «soutien à la recherche», «promotion de la démocratie», «défense des droits» ou «développement». Le financement ne vient pas seulement avec un budget. Il vient avec un cadre mental. Il ne dicte pas forcément une phrase, mais il installe une direction. Au début, tout paraît noble. Puis, progressivement, la sélection commence. On amplifie certains sujets, on en enterre d’autres. On dramatise ici, on relativise là. On accuse toujours le même camp, on excuse toujours le même camp. Et l’on finit par fabriquer une grille de lecture où le Maroc est systématiquement coupable, et où l’autre est systématiquement victime. Non pas parce que la réalité l’impose, mais parce que l’agenda le demande.

Il faut avoir le courage de le dire, parce que beaucoup le voient et peu l’assument. Certains journalistes et certains universitaires n’obtiennent pas seulement des financements pour leurs projets. Ils obtiennent aussi une promotion publique, des connexions, des accès privilégiés. Ils deviennent connus de tous, omniprésents, invités partout, cités comme «experts», élevés au rang de références. Et ce n’est pas uniquement parce qu’ils sont brillants. C’est souvent parce que leur narration épouse parfaitement la ligne des gouvernements qui financent et qui récompensent. La visibilité devient une monnaie. L’influence devient une carrière. Et à force d’être validés, ils finissent par croire - ou par faire croire - que leur discours est la seule forme d’intelligence possible.

Le drame, c’est que cette guerre-là ne te demande même pas de «trahir» explicitement. Elle te demande d’adopter une posture. On t’offre une identité flatteuse: le Marocain «moderne» contre les Marocains «émotionnels», le «lucide» contre le «nationaliste», le «raisonnable» contre son propre pays. Et c’est ici que nous devons être honnêtes. Une partie de nos élites et de notre opinion souffre encore d’une addiction ancienne, dangereuse: la validation extérieure. Un Marocain devient «important» lorsqu’il est applaudi ailleurs, «sérieux» lorsqu’il est invité ailleurs, «référence» lorsqu’il est cité ailleurs. Cette dépendance au regard étranger est une faille stratégique. Les machines d’influence la connaissent. Elles l’exploitent. Elles s’y engouffrent.

Bien sûr, il ne s’agit pas de sombrer dans la paranoïa et de traiter tout le monde d’agent. Ce serait injuste et stupide. Mais l’angélisme est tout aussi suicidaire. Le Maroc ne peut pas avancer en restant naïf dans un monde brutalement réaliste. La souveraineté n’est pas seulement une frontière et une armée. La souveraineté, aujourd’hui, c’est aussi une conscience collective. C’est la capacité d’un peuple à protéger son récit, à défendre son espace symbolique, à distinguer l’analyse honnête du discours télécommandé.

Le Maroc a des adversaires. C’est un fait. Mais le vrai danger commence lorsque certains, chez nous, deviennent des soldats du narratif adverse sans uniforme, sans ordre, sans contrainte: simplement pour une invitation, une photo, un séjour, un financement, et le plaisir d’être «reconnu». Voilà pourquoi la bataille la plus urgente n’est pas seulement diplomatique ou sécuritaire. Elle est culturelle, médiatique, intellectuelle. Elle se joue dans la lucidité. Elle se joue dans la dignité. Elle se joue dans notre capacité à ne pas confondre «prestige» et «vérité», «réseau» et «indépendance», «visibilité» et «crédibilité».

Parce qu’un pays qui perd son récit finit toujours par perdre une part de son destin.

Par Abderrahman Boukhaffa
Le 27/01/2026 à 08h55