Oui, le Sénégal a gagné la CAN, mais il a perdu sur tout le reste

Lahcen Haddad.

Lahcen Haddad.

ChroniquePortée par une organisation saluée comme exemplaire, la CAN 2025 au Maroc a projeté l’image d’un football africain capable de rivaliser avec les plus grands standards internationaux. Mais à mesure que le tournoi touchait à sa fin, une série de polémiques a parasité cette réussite, certains acteurs préférant déplacer le débat hors du terrain plutôt que d’assumer des réalités sportives. De l’élimination algérienne aux sorties égyptiennes, jusqu’au point de rupture atteint lors de la finale face au Sénégal, retour sur ces dérives qui ont terni l’esprit du jeu.

Le 22/01/2026 à 11h00

La CAN 2025 restera, sur le plan organisationnel, comme l’une des plus réussies de l’histoire du football africain. Le Maroc a tout mis en œuvre pour offrir une compétition hors normes: infrastructures de très haut niveau, moyens de transport modernes et fluides, sécurité irréprochable, hospitalité largement saluée par les délégations, les médias et les supporters.

Rien n’a été laissé au hasard: logistique des équipes, conditions de travail des journalistes venus de toute l’Afrique et du reste du monde, accueil des supporters, ambiance festive et expression culturelle qui ont transformé chaque match en célébration populaire du football africain. Les images diffusées à l’international ont montré des stades pleins, des pelouses de qualité exceptionnelle capables d’absorber des pluies torrentielles, et une organisation digne des plus grandes compétitions mondiales.

Le Maroc a ainsi projeté une image positive du pays, et au-delà, de l’Afrique tout entière. Une Afrique capable d’organiser, d’innover et de rayonner par le sport. Cette réussite a été largement reconnue par les médias internationaux, à l’exception notable de certains cercles hostiles, notamment en Algérie, où une machine permanente de désinformation et de dénigrement s’est activée, fidèle à une rhétorique désormais bien connue.

Pourtant, malgré cette réussite organisationnelle remarquable, la fin du tournoi a été polluée par une succession de polémiques largement artificielles, alimentées par certains entraîneurs et certaines fédérations qui ont préféré chercher des responsables extérieurs plutôt que d’assumer des échecs sportifs. Le point culminant de ce malaise s’est produit lors de la finale, à travers le comportement des joueurs, du staff technique et de certains supporters sénégalais.

Car ce malaise ne commence pas avec la finale.

La défaite algérienne et la recherche de coupables

Une logique de victimisation a accompagné la rencontre entre le Nigeria et l’Algérie. Éliminée de la compétition, l’équipe algérienne n’a pas su accepter une défaite pourtant nette sur le plan sportif. Le Nigeria a dominé la rencontre, imposant son rythme et sa supériorité collective, rendant l’issue du match largement prévisible.

Au lieu d’assumer cette réalité sportive, certains joueurs algériens ont laissé transparaître une attitude de mauvais perdants, donnant une image regrettable des valeurs du football, qui reposent autant sur le respect de l’adversaire que sur la capacité à accepter la défaite avec dignité. Le sport exige non seulement de savoir gagner, mais aussi de savoir perdre.

Dans les tribunes, la situation n’a guère été plus rassurante. Excités par un climat de tension entretenu depuis des semaines par certains médias et relais politiques, des supporters algériens ont tenté d’envahir la pelouse. Sans la présence dissuasive des forces de sécurité et des stadiers, des incidents beaucoup plus graves auraient pu se produire.

Pourtant, sur le terrain, le verdict sportif était sans appel. L’élimination de l’Algérie n’avait rien d’injuste. Mais ce constat n’a pas empêché une partie de l’opinion publique algérienne, relayée par des médias proches du pouvoir, de se réfugier dans des discours conspirationnistes et des accusations sans fondement, visant tantôt l’arbitrage, tantôt l’organisation, tantôt le pays hôte.

Plus grave encore, ces discours se sont parfois doublés de propos racistes et xénophobes visant le Maroc et, plus largement, d’autres peuples africains. Ces dérives ont fortement terni le climat festif et fraternel qui prévalait jusque-là, aussi bien dans les stades que sur les réseaux sociaux.

Quand on perd sur le terrain, on s’en prend au contexte. Mais cette fuite en avant ne fait que fragiliser l’esprit même du sport.

L’épisode égyptien: quand le confort devient polémique

L’épisode égyptien illustre jusqu’où certaines critiques peuvent sombrer dans l’absurde lorsqu’il s’agit de masquer une défaite sportive. Après l’élimination de l’Égypte par une équipe sénégalaise plus solide, plus lucide et mieux organisée, l’entraîneur Hossam Hassan a choisi d’orienter le débat non pas vers les lacunes de son équipe, mais vers… les conditions de séjour.

Il a ainsi dénoncé un hôtel cinq étoiles flambant neuf en bord de mer à Tanger, ainsi que le déplacement en train à grande vitesse, en première classe, présenté comme une forme de pénitence. Autrement dit, ce que la majorité des sélections africaines considèrent comme des conditions idéales de compétition a été transformé, par un renversement de logique pour le moins surprenant, en facteurs de désavantage.

Interrogé par les journalistes, le sélectionneur s’est montré incapable d’expliquer en quoi un hôtel de standing international et un transport rapide, confortable et sécurisé auraient pu justifier la défaite de son équipe. Cette tentative de déplacer le débat a été largement critiquée, y compris dans les médias égyptiens, comme une manière maladroite de détourner l’attention des véritables causes sportives de l’élimination.

Pour une grande nation de football comme l’Égypte, cette posture a semblé indigne de son histoire sportive. Transformer le professionnalisme logistique en injustice relève moins de l’analyse que de la fuite en avant.

Le cas sénégalais: quand la pression devient stratégie

Le cas sénégalais marque un tournant, car la polémique ne s’est pas limitée à des déclarations isolées, mais s’est traduite par une véritable stratégie de pression institutionnelle avant même la finale.

«Sur le plan symbolique, le «walk-off» constitue une entorse grave aux règlements de la CAF et de la FIFA, mais aussi à la mission même du football comme espace de compétition loyale.»

—  Lahcen Haddad

La Fédération sénégalaise de football a officiellement déploré un prétendu déficit de sécurité lors de l’arrivée de sa sélection à Rabat. Pourtant, ce climat d’effervescence semble avoir été directement favorisé par la communication de la Fédération elle-même. En diffusant sur ses canaux officiels les détails précis de l’itinéraire et de l’horaire de l’équipe, elle a provoqué un rassemblement massif de supporters à la gare de Rabat-Agdal — des informations sensibles qui, par mesure de prudence, sont habituellement tenues confidentielles.

Malgré cela, les forces de l’ordre étaient présentes en nombre, aucun incident grave n’a été signalé, et l’arrivée de l’équipe s’est déroulée sans atteinte à l’intégrité des joueurs. La polémique relevait donc davantage de la mise en scène que d’un réel problème de sécurité.

Une seconde plainte a ensuite concerné le site d’entraînement attribué à la sélection sénégalaise. Le refus du Centre de Maâmora, pourtant l’un des complexes les plus réputés du continent, a conduit la CAF à proposer une alternative, immédiatement acceptée.

Malgré ces ajustements, la Fédération sénégalaise a continué d’évoquer ces épisodes, alors même que la CAF publiait un communiqué rappelant que les doléances avaient été traitées conformément aux règlements. Plus révélateur encore, le ministère sénégalais des Affaires étrangères est intervenu pour souligner la qualité de l’accueil et la solidité des relations fraternelles entre les deux pays.

Ce décalage entre discours diplomatique apaisant et communication sportive conflictuelle interroge sur la véritable finalité de ces polémiques

Pendant la finale: franchir la ligne rouge

Le penalty accordé au Maroc à la suite de la faute commise sur Brahim Diaz est, à la relecture des images, parfaitement légitime. La décision a certes provoqué la colère des joueurs et des supporters sénégalais, mais elle reste conforme aux règles du jeu.

La réaction de l’équipe sénégalaise, en revanche, a franchi une ligne rouge. Les joueurs ont quitté le terrain, provoquant un arrêt prolongé du match. Un tel comportement constitue une remise en cause grave du déroulement normal d’une finale continentale et une atteinte directe à l’autorité de l’arbitre.

Cette interruption a eu un effet immédiat dans les tribunes. Certains supporters ont basculé dans des comportements relevant clairement du hooliganisme: jets d’objets, affrontements avec les stadiers et les forces de sécurité, blessant au passage au moins un agent. Ces scènes de violence sont aux antipodes de l’esprit de fête qui avait marqué le tournoi jusque-là.

Sur le plan symbolique, le «walk-off» constitue une entorse grave aux règlements de la CAF et de la FIFA, mais aussi à la mission même du football comme espace de compétition loyale. Quitter le terrain pour contester une décision arbitrale s’apparente à une forme de pression inacceptable sur le jeu.

Il faut pourtant le reconnaître. Le Sénégal est une grande équipe. Bien organisée, solide mentalement, elle a montré de réelles qualités sportives, et son sacre n’est pas illégitime sur le plan du jeu. Mais le football ne se réduit pas à la performance technique. L’éthique, le respect des règles et l’exemplarité comportementale en font partie intégrante.

Gagner un trophée, perdre une réputation

Le Sénégal a remporté la coupe, mais il a perdu une bataille d’image. Quelle image du football africain voulons-nous projeter? Celle d’une organisation exemplaire, moderne et professionnelle, ou celle de polémiques artificielles, d’interruptions de matchs et de violences en tribunes?

Les choix opérés par certains responsables sportifs et certains acteurs du match ont pesé bien plus lourd que le résultat final. À l’heure où l’Afrique cherche à renforcer sa crédibilité sportive et institutionnelle sur la scène mondiale, ces comportements envoient un signal profondément contre-productif.

La CAF et les équipes face à leurs responsabilités

Le respect strict du règlement n’est pas une option. C’est une obligation. La CAF, comme la FIFA, doivent assumer pleinement leur rôle de garantes de l’intégrité des compétitions. Sans application rigoureuse des règles, aucun projet sportif crédible ne peut durer.

Les fédérations nationales portent également une lourde responsabilité. On peut gagner une coupe, mais perdre quelque chose de bien plus précieux: la crédibilité morale du jeu.

Il est essentiel de le rappeler: le Sénégal est une grande nation de football, et un pays lié au Maroc par des relations historiques de fraternité. Les communautés sénégalaises au Maroc et marocaines au Sénégal sont nombreuses, intégrées et fières de cette proximité humaine. Critiquer des comportements sportifs ne revient en aucun cas à mettre en cause un peuple.

Le football africain est un vecteur d’unité, d’espoir et de dépassement de soi. Il porte les rêves de millions de jeunes à travers le continent. Ces rêves doivent rester notre boussole collective, et nous rappeler que la grandeur d’un sport ne se mesure pas uniquement aux trophées, mais aussi, et surtout, à l’exemplarité de celles et ceux qui le représentent.

Par Lahcen Haddad
Le 22/01/2026 à 11h00