Les pluies diluviennes qui se sont abattues sur le nord du Maroc depuis plusieurs semaines ne relèvent pas d’un simple épisode météorologique intense. Elles constituent un choc hydrologique d’ampleur exceptionnelle, dont les effets cumulatifs ont mis sous tension simultanément des territoires productifs, des bassins fluviaux majeurs, des infrastructures critiques et des populations entières. Avant d’en tirer des leçons politiques, il faut d’abord rappeler les faits.
Depuis le début de la saison hydrologique, les précipitations enregistrées dans le nord du pays ont dépassé très largement les normales climatiques. À Tanger, les cumuls ont franchi les 1.500 millimètres entre septembre 2025 et février 2026, soit trois à quatre fois la moyenne annuelle. Dans les bassins du Loukkos et du Sebou, à Chefchaouen, Kénitra ou Tétouan, des volumes similaires, hors normes, ont saturé les sols et les réseaux hydrographiques. En février, deux tempêtes successives ont aggravé la situation, déversant en quelques jours l’équivalent de plusieurs mois de pluie sur des territoires déjà gorgés d’eau. Les barrages, notamment Oued El Makhazine et Al Wahda, ont atteint des seuils critiques, imposant des lâchers contrôlés pour prévenir toute rupture.
Cette combinaison — pluies exceptionnelles en amont et débits massifs relâchés en aval — a provoqué des inondations majeures dans les plaines du Loukkos et du Gharb. Des villes comme Ksar El Kébir, Sidi Kacem ou Sidi Slimane ont été partiellement submergées. Le fleuve Sebou, contraint par la topographie et l’engorgement des réseaux hydrauliques, n’a pas été en mesure d’absorber simultanément les apports naturels et les lâchers de barrages. Il ne s’agissait pas d’une inondation ponctuelle, mais d’une perturbation systémique du fonctionnement d’un territoire stratégique.
Face à ce choc hydrologique, l’ampleur humaine de la crise a été considérable. Les autorités ont organisé des évacuations préventives et successives, concernant au total entre 140.000 et 190.000 personnes selon les bilans consolidés. Des quartiers entiers ont été vidés temporairement de leurs habitants, en priorité les familles vulnérables. Le cheptel a également été déplacé et des moyens de subsistance protégés afin de limiter les pertes économiques et sociales. Sur le plan territorial, plus de 110.000 hectares de terres agricoles ont été submergés, désorganisant des filières céréalières et maraîchères clés. Des axes routiers ont été coupés, des réseaux d’irrigation saturés et des services essentiels — eau potable, électricité — temporairement perturbés.
La réponse institutionnelle a été à la hauteur de ce choc systémique. Les zones les plus touchées ont été déclarées sinistrées, permettant l’activation immédiate des mécanismes juridiques et financiers de gestion des catastrophes. Sur hautes instructions royales, les Forces armées royales ont été pleinement mobilisées. Leur capacité de déploiement logistique, de génie civil et de soutien sanitaire a constitué l’ossature opérationnelle de la réponse. Protection civile, autorités territoriales et services de l’État ont opéré dans un cadre de commandement intégré, assurant évacuations, sauvetages, hébergement, distribution d’aide et sécurisation des périmètres à risque. Des camps temporaires structurés ont accueilli des dizaines de milliers de déplacés, avec accès à l’eau, à l’assainissement et aux soins.
«L’État n’a pas perdu le contrôle territorial durant la crise; il a exercé sa souveraineté par la protection, non par la contrainte»
Parallèlement, un plan national de secours, de relèvement et de reconstruction, doté de plusieurs milliards de dirhams, a été mis en place pour la réhabilitation des infrastructures, la reconstruction de l’habitat, le soutien aux agriculteurs et l’aide directe aux ménages sinistrés. Des indemnisations ciblées ont été prévues pour les familles touchées et des commissions locales ont évalué les dégâts afin de garantir l’équité du dispositif. L’État n’a pas seulement géré l’urgence: il a planifié le retour progressif des populations, conditionné à des critères stricts de sécurité et de remise en service des réseaux essentiels.
Pris isolément, ces faits décrivent une réponse de crise de grande ampleur. Pris ensemble, ils révèlent autre chose: une démonstration de capacité étatique rarement assumée comme telle. Ce qui distingue cette séquence n’est pas seulement l’ampleur des moyens mobilisés, mais la cohérence de l’architecture de gouvernance déployée. Les évacuations ont été préventives, engagées avant l’atteinte des pics hydrologiques les plus destructeurs. Le commandement a été clair, vertical et lisible, du centre jusqu’aux échelons territoriaux. La réponse n’a pas été externalisée à des acteurs internationaux: elle a été endogène, assumée et souveraine. Les forces de sécurité ont joué le rôle de colonne vertébrale de l’action publique, non comme outil coercitif, mais comme infrastructure de protection.
Surtout, la logistique est devenue un instrument de puissance publique. Déplacer des populations civiles est plus complexe que projeter des troupes: il s’agissait simultanément d’évacuer, d’héberger, de nourrir, de soigner, de protéger les biens, de préserver les moyens de subsistance et de rétablir les services essentiels. Quatre fronts ont été gérés de front: la sécurité humaine, la continuité territoriale (routes, eau, électricité), la continuité économique (agriculture, marchés, chaînes d’approvisionnement) et la continuité psychologique (rassurer, éviter la panique, maintenir la confiance). Peu d’États, y compris parmi les plus riches, parviennent à coordonner simultanément ces dimensions à l’échelle nationale sous stress climatique aigu.
La bascule a été silencieuse, mais elle n’en a pas été moins fulgurante. On n’a pas vu d’images d’effondrement étatique, ni de chaos prolongé, ni de vide humanitaire durable. Cette absence même de chaos constitue en soi une performance politique majeure. Déplacer plus de 100.000 personnes sans hécatombe n’a rien d’ordinaire: c’est l’équivalent du déplacement temporaire d’une ville moyenne. Qui sait déplacer, nourrir, héberger et protéger réussit l’épreuve de la gouvernance avec brio. L’État n’a pas perdu le contrôle territorial durant la crise; il a exercé sa souveraineté par la protection, non par la contrainte.
Il faut donc élever cet épisode au rang de leçon stratégique. Il esquisse un modèle marocain de gouvernance en situation extrême, où la centralisation stratégique est «cascadée» en exécution territoriale efficace, où les infrastructures sont conçues comme composantes de la sécurité nationale, et où la résilience et le développement sont pensés comme politiques de sécurité à part entière. À l’ère climatique, les catastrophes ne sont plus des «accidents»: elles deviennent des épreuves structurelles. Les États seront jugés sur leur capacité d’anticipation, d’évacuation, de logistique et de reconstruction.
À l’ère des chocs climatiques, la souveraineté ne se proclame plus: elle se prouve. En protégeant, en déplaçant, en reconstruisant, l’État marocain a gouverné. Cette réponse mérite d’être étudiée, pas ignorée — non comme un miracle, mais comme un modèle de gouvernance en situation extrême. Le plus grand succès de cette opération est qu’elle a semblé ordinaire. Or, déplacer une ville pour la sauver ne l’est jamais. C’est la signature d’un État qui fonctionne.





