Les stratèges parlent de missiles, de routes maritimes, de détroits énergétiques… D’autres préfèrent invoquer les prophéties. La géopolitique côtoie désormais l’eschatologie. Sur certains écrans, le bruit des missiles se mêle allégrement aux trompettes de l’Apocalypse.
Entre autres illustrations: dans un article publié début mars, The Guardian rapportait que des militaires américains s’inquiétaient du langage employé par certains responsables pour décrire la guerre contre l’Iran, présentée dans certains briefings comme faisant partie du «plan divin» et comme une étape vers l’Armageddon.
Armageddon. Non, ce n’est pas seulement le titre d’un vieux film catastrophe hollywoodien, mais aussi des siècles de récits sur la bataille finale censée annoncer la fin des temps: le combat ultime entre les forces du bien et du mal précédant le retour du Christ et le jugement dernier.
Curieusement, certains partisans des deux camps semblent partager au moins une conviction: cette guerre ne serait pas seulement géopolitique. Elle est avant tout théologique.
Les vidéos foisonnent sur les réseaux sociaux annonçant, à coups de couleurs écarlates et de musiques dignes d’une bande-annonce de thriller, l’apparition imminente du Dajjal. Figure de chaos et de tromperie dans la tradition islamique, borgne de son état, il serait capable de faire parler les morts, de faire tomber la pluie et de faire pousser la végétation.
«La seule chose de vraiment sûre, en attendant la Grande Tribulation, c’est que nous sommes déjà, très prosaïquement, en plein tohu-bohu»
À cet imaginaire apocalyptique s’ajoutent d’autres signes supposés. La géographie sacrée se redessine au rythme des spéculations.
Certains assurent que les peuples de Gog et Magog, enfermés depuis des siècles derrière une mystérieuse barrière, seraient sur le point d’être libérés — allant jusqu’à les situer, selon les dernières données, non plus dans le Caucase ou l’Asie centrale, mais quelque part dans les glaces de l’Antarctique. À moins qu’ils ne se trouvent sous terre, selon les adeptes de la Terre creuse, quelque part entre ses sphères concentriques.
D’autres scrutent le niveau du lac de Tibériade, persuadés que son assèchement annoncerait la libération imminente des hordes mythiques qui en boiraient le reste en un seul trait.
Pendant ce temps-là, on scrute les signes dans le ciel. Une éclipse solaire, une lune de sang, une comète, un alignement d’étoiles: autant d’événements célestes soudain relus comme des avertissements, accompagnant l’appel des étendards du Khorassan.
À chaque temps de crise, les prédicateurs refont surface, armés de chronologies mystérieuses et de textes anciens.
S’ajoute à cette attente anxieuse l’espérance de la venue du Mahdi, guide rédempteur promis par Dieu, adversaire de l’imposteur et restaurateur de la foi originelle, dont la venue précéderait le retour de Jésus.
«L’Heure arrivera; il n’y a pas de doute à son sujet.» Incontestablement. Mais qui peut prétendre en connaître les mystères ou en fixer l’instant?
La seule chose de vraiment sûre, en attendant la Grande Tribulation, c’est que nous sommes déjà, très prosaïquement, en plein tohu-bohu: missiles entrecroisés, routes maritimes menacées, détroits bloqués, inflation galopante et le spectre d’une guerre longue avec tous ses effets.
Ceci étant dit, que pèsent quelques barils de pétrole ou une puissante récession dans une affaire de salut ou de damnation?
Lorsque la guerre se pare de théologie, les nuances abandonnent le camp. Après moi le déluge.
L’Histoire en offre quelques précédents. En 1209, lors de la prise de Béziers pendant la croisade des Albigeois, tandis que plusieurs cathares déclarés hérétiques s’étaient mêlés à la population, le baron de Montfort demanda au légat pontifical comment les distinguer des bons catholiques.
Réponse: «Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens.»
Que la phrase ait été prononcée exactement ainsi ou non importe peu finalement. L’essentiel est peut-être de se méfier des guerres qui promettent le salut: l’Histoire montre qu’elles produisent surtout des cimetières et des fracas.





