À Madrid, la fin de la fiction de l’«observateur»

Mouna Hachim.

ChroniqueLa réunion multilatérale organisée sous l’égide des États-Unis n’a pas seulement relancé le dialogue: elle a exposé la contradiction d’Alger, spectateur proclamé mais acteur incontesté.

Le 14/02/2026 à 11h00

Comment se dire extérieur à un conflit tout en accompagnant chacune de ses inflexions, de sa fabrication à ses rebondissements? Comment participer aux séquences diplomatiques, tenter de peser sur leurs issues… et nier, la main sur le cœur, toute implication?

Dans l’enceinte feutrée de l’ambassade des États-Unis à Madrid, théâtre d’un nouveau cycle de discussions sur le Sahara occidental, l’Algérie se retrouve là où elle récuse habituellement d’être: dans le cercle des protagonistes.

Au cœur du huis clos diplomatique, engagée dans les échanges, elle continue pourtant de se présenter comme simple pays «observateur». Étrange posture pour un État qui, depuis des décennies, accueille sur son territoire le Polisario, lequel y organise ses structures politiques et militaires et bénéficie d’un soutien diplomatique systématique sur la scène internationale.

Ce n’est pas la première fois que la réalité diplomatique bouscule la posture affichée. Aux tables rondes de Genève, en décembre 2018 puis en mars 2019 sous l’égide des Nations unies, l’Algérie siégeait aux côtés du Maroc, du Polisario et de la Mauritanie —épisode alors interprété comme la reconnaissance implicite d’un rôle déterminant dans le différend.

L’élan fut bref. À peine le format installé, Alger en contestait la reconduction sous cette forme, revenant à une ligne officielle qui, à force de contradictions accumulées, peine à convaincre —comme si le conflit était une météorite tombée du ciel, sans logistique ni diplomatie parallèle.

Dès lors, qu’est-ce qui change réellement aujourd’hui?

En octobre 2025, le Conseil de sécurité adopte la résolution 2797, marquant un tournant: le plan marocain d’autonomie y est qualifié de proposition sérieuse et crédible et s’impose comme le cadre central des discussions pour parvenir à une solution politique.

Dans cette nouvelle séquence, la direction américaine du processus diplomatique s’affirme comme moteur, tandis que l’Algérie y agit de fait comme un acteur à part entière.

La réunion multilatérale, organisée à Madrid sous l’égide des États-Unis, n’avait rien d’un colloque académique. Elle portait sur l’architecture même du règlement du différend. Plus significatif encore: le plan d’autonomie sous souveraineté marocaine présenté par Rabat a été posé comme cadre principal de discussion.

Décliné en architecture institutionnelle, fiscalité, justice, sécurité locale… le projet, matrice technique du processus, a fait l’objet d’une présentation détaillée d’une quarantaine de pages. La discussion a ainsi glissé du terrain politique vers un examen structuré. Un groupe d’experts travaille désormais aux aspects juridiques et pratiques de l’autonomie: la proposition quitte le registre des positions pour entrer dans celui de la mise en œuvre.

Ce détail, en apparence procédural, change la nature même des discussions. Lorsqu’un projet est examiné article par article, il cesse d’être un principe diplomatique pour entrer dans une logique d’application. Dès lors, la négociation ne porte plus seulement sur le choix d’une solution, mais sur la manière de l’organiser et sur le rôle du cadre onusien appelé à l’accompagner.

Le processus prend forme: un cadre, un calendrier, un tempo.

Pendant ce temps, comme si changer les mots suffisait à préserver la fiction de la non-implication, la communication algérienne qui a suivi en dit long.

Plutôt une non-communication officielle: la manière la plus sûre de ne pas être associé à une dynamique aura été de ne pas en parler. Dans ce silence très bavard, ni communiqué ni déclarations —pas même la traditionnelle photo de famille où chacun affiche ce sourire stratégique qui tient lieu d’accord minimal.

Pour expliquer la présence du chef de la diplomatie à Madrid, certains relais ont invoqué le joker des «contacts bilatéraux», des «échanges exploratoires» ou de la «coordination». Le mot «négociation», lui, est resté prudemment en retrait.

Pourtant, au-delà des mots employés, la dynamique enclenchée apparaît difficile à masquer. Madrid n’a pas seulement accueilli une rencontre. Les discussions semblent ouvrir la voie à une prochaine étape à Washington au printemps, en vue d’un accord-cadre politique. Un calendrier engage. Il impose un rythme et rompt avec la gestion indéfinie du statu quo.

Depuis plus d’un demi-siècle, en effet, le conflit saharien participe de la matrice politique du pouvoir algérien. Une place trop centrale pour disparaître sans conséquences. Toute accélération du processus réduit un espace stratégique longtemps utile, malgré les déclarations de neutralité.

Madrid marque en ce sens un basculement: la posture d’observateur ne résiste plus à la réalité de l’implication. Aux échecs comme en diplomatie, l’action oblique reste une action —on joue déjà, la main sur le fou.

Par Mouna Hachim
Le 14/02/2026 à 11h00