Poker menteur contre joueurs d’échecs

Mustapha Tossa.

ChroniqueEntre un joueur de poker et un joueur d’échecs, les techniques, les stratégies et les postures diffèrent, mais l’objectif demeure le même: déstabiliser l’adversaire, le pousser à concéder et à reconnaître une situation d’échec.

Le 30/03/2026 à 16h03

Si l’on veut distribuer les rôles dans la grande négociation entre Américains et Iraniens, Donald Trump incarne celui du joueur de poker menteur, tandis que les Iraniens endossent celui des échecs. Le premier, tout en communication, en méthode Coué, en marchand d’illusions où les désirs sont souvent pris pour des réalités. Les seconds, en dénégation indifférente, en communication autistique, en calculs froids et en anticipation des coups à venir.

Il faut dire que les premiers jours de la guerre ont ouvert une séquence perméable à toutes les éventualités. Pour Donald Trump, avoir décapité aussi rapidement et efficacement la tête du régime iranien laissait espérer une chute rapide et inévitable, tel un château de cartes. La soif des Iraniens pour un changement de régime devait faire le reste. Tant le président américain que le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu ont ainsi misé sur un soulèvement spontané de la rue iranienne, appelée à se rebeller, à s’emparer des leviers du pouvoir et à concrétiser le rêve de Donald Trump de renverser ce régime iranien, honni par son peuple et craint par son voisinage.

Pour les autorités iraniennes, après l’effet de marteau sur la tête, le régime ne s’est pas écroulé. Elles sont parvenues à désigner un autre guide suprême, Mojtaba Khamenei, signe d’une continuité du pouvoir. Il est vrai que le nouveau guide est demeuré, jusqu’à aujourd’hui, invisible — si invisible que les services de renseignement occidentaux ne disposent d’aucune réelle preuve de vie. Les deux fois où il est intervenu dans les médias, ce fut d’abord à travers un message lu par une présentatrice de la télévision iranienne, puis à travers un message écrit diffusé à l’occasion de la fête de Norouz.

Le régime iranien a donc encaissé la décapitation de sa tête et mis en œuvre deux stratégies guerrières qui semblent avoir surpris l’administration américaine. Outre l’envoi de missiles sur Israël, prévisible et déjà éprouvé lors de la guerre de juin dernier, le régime iranien s’est attaqué aux pays du Golfe, qu’il considère comme un prolongement territorial et politique de l’Amérique dans la région. La seconde initiative a consisté en une fermeture partielle du détroit d’Ormuz, une artère vitale pour l’économie mondiale.

Au bout de quatre semaines d’une guerre sans merci et de bombardements américains et israéliens massifs visant de nombreuses infrastructures iraniennes, le régime a conservé de précieuses ressources lui permettant de prolonger l’affrontement au-delà de ce qui est politiquement tenable, ainsi qu’une forte capacité de nuisance qui continue de déstabiliser l’ensemble de la région.

«Le régime iranien a le temps pour lui. Il tire sa force des points de faiblesse de ses adversaires. Le bourbier est pour lui une bouée de sauvetage et un moyen de marquer des points malgré son infériorité militaire.»

—  Mustapha Tossa

Dans cette équation militaire, la notion du temps n’est pas la même chez les Américains et les Israéliens que chez les Iraniens. Aussi bien à Washington qu’à Tel Aviv, une guerre d’usure et un enlisement sont difficiles à gérer et à supporter. Donald Trump fait face à deux défis majeurs en interne. Le premier est la hausse des prix, qui risque de rendre cette guerre encore plus impopulaire. Le second est l’approche des élections de mi-mandat, destinées à renouveler une grande partie du Congrès américain. Le risque, pour Donald Trump, est de perdre sa majorité et d’offrir le Congrès aux démocrates, qui ne manqueraient pas de lui faire payer ses «erreurs» et ses «outrances».

Pour Benjamin Netanyahu, une guerre qui s’enlise n’est pas nécessairement une bonne nouvelle. Les pressions psychologiques et économiques que la société israélienne est en train de subir pourraient produire des effets boomerang sur sa posture de chef de guerre. Et, à l’instar de Donald Trump, il a un intérêt particulier à ce que cette affaire iranienne soit réglée le plus tôt possible, bien entendu à son avantage, avec la destruction du régime iranien.

Et c’est là où la différence stratégique avec l’Iran s’installe. Le régime iranien a le temps pour lui. Il tire sa force des points de faiblesse de ses adversaires. Le bourbier est pour lui une bouée de sauvetage et un moyen de marquer des points malgré son infériorité militaire.

C’est sans aucun doute en prenant en considération ces nouvelles donnes que le régime iranien tergiverse dans le processus de négociation proposé par les Américains. Pire, il formule des contre-propositions tellement irréalistes qu’il accule Donald Trump soit à opérer un net recul, au risque de perdre la face sur la scène internationale, soit à s’engager dans une escalade majeure, comme le déploiement de forces terrestres pour occuper l’île stratégique de Kharg et risquer de plonger toute la région dans un chaos indescriptible.

Entre un joueur de poker et un joueur d’échecs, les techniques, les stratégies et les postures diffèrent, mais l’objectif demeure le même: déstabiliser l’adversaire, le pousser à concéder et à reconnaître une situation d’échec. Qui de Donald Trump ou du régime iranien aura le dernier mot dans cette grande confrontation militaire et politique? Mystère.

Par Mustapha Tossa
Le 30/03/2026 à 16h03