Le Groenland et le retour de la puissance architecturale

Lahcen Haddad.

Lahcen Haddad.

Comment les interfaces, et non les territoires, redessinent la géopolitique mondiale.

Le 15/01/2026 à 11h01

Pour l’Amérique de Donald Trump, le Groenland n’est pas un territoire: c’est une interface. Le président américain peut parfois surprendre par la radicalité de ses formules, mais sa focalisation sur le Groenland révèle une mutation structurelle. Ainsi, le Groenland n’est pas un objectif en soi, convoité uniquement pour ses richesses. Il est le symptôme de quelque chose de plus profond.

La géopolitique des cartes plates est révolue. Les lectures classiques, fondées sur les frontières, les États et les alliances, montrent de plus en plus leurs limites. Le monde d’aujourd’hui — et plus encore celui de demain — ne fonctionne plus uniquement par territoires, mais par la circulation de flux: flux d’énergie, de données, de marchandises et de sécurité. Les zones de passage deviennent centrales. Les interfaces deviennent incontournables dans un monde qui change de système de manière tectonique. La puissance est désormais logistique, connective, systémique, et interfaciale.

Le Groenland est un prototype de cette nouvelle géopolitique en gestation. C’est une interface géographique entre l’Atlantique et l’Arctique. Il est militairement stratégique face à une Chine et une Russie qui renforcent leur présence dans le Grand Nord. C’est aussi une interface énergétique, un point de jonction entre le sous-sol arctique (terres rares, minerais critiques) et les chaînes industrielles occidentales de la transition énergétique (batteries, véhicules électriques, éoliennes, électronique avancée).

Le Groenland est également une interface climatique, parce qu’il se situe à la confluence des transformations environnementales visibles et des recompositions des flux mondiaux. La fonte de la calotte et de la banquise arctique n’ouvre pas seulement des routes maritimes inédites ; elle redessine les trajectoires du commerce, de l’énergie et de la sécurité dans l’Atlantique Nord. Dans ce nouveau régime, le Groenland devient un nœud d’interaction entre climat, circulation et puissance.

Enfin, le Groenland tend à devenir une interface technologique. Il relie le monde numérique à ses infrastructures physiques: câbles sous-marins, satellites, capteurs, données, capacités de calcul et systèmes de surveillance. Il n’est pas un hub technologique au sens économique, mais un nœud critique de l’architecture matérielle du cyberespace et de la souveraineté numérique.

Les États-Unis ont longtemps été les architectes du multilatéralisme et de la diplomatie des alliances, depuis les politiques de containment du communisme jusqu’aux grands forums et concerts onusiens des années Clinton et Obama. Mais pour Donald Trump, la diplomatie classique appartient à l’ancienne école. L’Amérique raisonne désormais en systèmes.

La vision stratégique américaine est devenue nodale. Elle pense le monde en nœuds (hubs, ports, plateformes énergétiques et logistiques, data centers, points de passage (canaux, détroits) et en infrastructures critiques (chaînes de valeur des terres rares, semi-conducteurs, énergie). La sécurisation de ces points névralgiques, au Panama, au Venezuela, en mer Rouge et dans le Golfe, en Asie du Sud-Est, en Océanie et bien sûr au Groenland, est devenue vitale. Le Groenland devient ainsi un cas d’école de cette vision nodale, non comme territoire à administrer, mais comme interface à verrouiller dans une architecture globale de flux.

Comprendre cette logique ne signifie ni justifier la convoitise américaine du Groenland ni l’ériger en norme souhaitable. Elle pose des questions majeures de souveraineté, de droit international et d’équilibre des puissances.

«la posture européenne (est) faite de dialogue, de retenue et d’apaisement diplomatique, tandis que Donald Trump privilégie une logique d’annonces, de signaux forts et de mise sous tension stratégique»

—  Lahcen Haddad

Mais l’enjeu central n’est pas seulement de contrôler ces nœuds. Il est surtout d’empêcher les rivaux (la Chine, la Russie, l’Iran et d’autres) de s’y insérer. C’est ce que j’appelle une logique de préemption spatiale: contrôler l’espace non pas comme une surface territoriale, mais comme une interface adossée à des flux vitaux, économiques, énergétiques, numériques et sécuritaires.

L’Europe, quant à elle, continue de penser principalement en normes, en règles et en standards, plutôt qu’en systèmes. Ce décalage cognitif s’explique par son souci de préserver l’ordre mondial tel qu’il est, un ordre qui sert une Europe dont l’unification reste difficile, mais dont la cohésion potentielle demeure un avantage stratégique de long terme.

Pour une Europe encore tiraillée entre une ambition de pensée collective et un souverainisme national renaissant, il est structurellement complexe de raisonner en architectures systémiques plutôt qu’en cadres juridiques. Le légalisme européen constitue une forme d’assurance contre les risques internes et externes susceptibles de fragiliser des constructions ambitieuses comme l’OTAN ou l’Union européenne elle-même.

Mais cette protection a un coût. La difficulté à penser en systèmes tient aussi à une fragmentation institutionnelle qui engendre des blocages politiques et bureaucratiques considérables, ainsi qu’une fragilité décisionnelle chronique. L’Europe craint le changement rapide ; or, à force de privilégier la stabilité normative sur l’agilité stratégique, elle court le risque de se marginaliser dans un monde qui, lui, raisonne désormais en systèmes, en nœuds et en interfaces. Face à cette logique appliquée concrètement au Groenland, l’Europe réagit moins comme un acteur stratégique que comme un gardien de normes.

Nous assistons en réalité à un croisement de deux visions entre les États-Unis et l’Europe. C’est ce qui explique la posture européenne faite de dialogue, de retenue et d’apaisement diplomatique, tandis que Donald Trump privilégie une logique d’annonces, de signaux forts et de mise sous tension stratégique. Le président américain n’ignore pas qu’un affaiblissement brutal de l’OTAN offrirait à la Russie un levier de chantage considérable et déstabiliserait l’architecture de sécurité euro-atlantique. Mais cela ne l’empêche pas de s’intéresser à un contrôle plus direct de cette interface géostratégique qu’est le Groenland, en cohérence avec une administration profondément sceptique à l’égard du multilatéralisme, de l’intégration européenne et des compromis institutionnels. La question groenlandaise agit ainsi comme un stress-test de la cohésion transatlantique.

L’Europe, de son côté, semble désorientée quant à la manière de répondre à ce qui fut, pendant près de huit décennies, son allié stratégique et son garant sécuritaire. Une issue pleinement consensuelle paraît peu probable : la pensée en systèmes et la pensée en règles obéissent à des logiques largement antinomiques. Une convergence doctrinale durable est difficilement imaginable. Peut-être que le facteur temps jouera un rôle stabilisateur, en attendant une alternance politique américaine. D’autant que certaines figures du mouvement MAGA évoquent déjà la perspective controversée d’un troisième mandat. Mais, d’ici là, l’Europe devra apprendre à naviguer dans un environnement où son principal partenaire raisonne de plus en plus en termes de puissance opérationnelle plutôt qu’en normes partagées.

En définitive, le monde du XXIème siècle se pense de plus en plus en architectures. La souveraineté devient une souveraineté d’architecture: celui qui maîtrise l’architecture du monde — ses couloirs, ses corridors, ses interfaces — en maîtrise les usages, les flux et les équilibres. Le Groenland, pour les États-Unis, n’est qu’une pièce dans un échiquier plus vaste, plus complexe, plus systémique. Il faut désormais penser en interfaces, ou accepter de subir les systèmes conçus par les autres.

La complexité institutionnelle de l’Europe ne lui permet pas encore de raisonner pleinement en termes de systèmes et d’interfaces. À l’inverse, dans nos régions, plusieurs pays forward-looking (le Maroc, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar, l’Éthiopie, le Nigeria, la Côte d’Ivoire, l’Égypte, le Kenya, le Rwanda, l’Afrique du Sud ou le Ghana) expérimentent déjà, à des degrés divers, une logique d’interfaces. Elle demeure embryonnaire, certes, mais elle est structurante.

Cette pensée systémique de l’interface ne légitime ni la conquête ni l’appropriation des espaces d’autrui. Elle invite à dépasser une géopolitique des frontières rigides pour penser en corridors, en nœuds, en interconnexions, en architectures de circulation et de valeur. C’est précisément l’esprit de l’Initiative Atlantique et du projet royal de corridor reliant les pays du Sahel à l’Atlantique, comme du gazoduc Nigeria–Maroc qui construit une interconnectivité énergétique continentale. Dans ce Nouveau monde, la puissance ne se mesure plus à l’étendue des territoires, mais à la capacité de concevoir et d’orchestrer les architectures qui relient les espaces, les économies et les sociétés.

Par Lahcen Haddad
Le 15/01/2026 à 11h01