Congrès, Département d’État, agences fédérales: comment les États-Unis perçoivent (réellement) l’Algérie

Karim Serraj.

ChroniqueLes appréciations américaines consacrées à l’Algérie convergent vers un même constat: dictature politique, verrouillage des libertés, économie de rente sous contrôle étatique et profond malaise social. À Washington, le régime algérien apparaît moins comme un pays stable que comme un système rigide, opaque et de plus en plus problématique.

Le 15/03/2026 à 11h59

Sur le plan politique, les rapports officiels américains (2021-2025) que nous avons pu consulter (1) décrivent, sans langue de bois, un régime algérien autoritaire appuyé par l’armée et inaudible aux réformes démocratiques. Le Congrès note que le pouvoir politique reste aux mains du «pouvoir sécuritaire». Washington relève la vague répressive à l’encontre de toute opposition: le rapport 2023 du Département d’État liste de façon édifiante les «prisons politiques», les arrestations arbitraires et la torture infligée par les forces de sécurité algériennes. Il relève notamment des «problèmes sérieux d’indépendance du pouvoir judiciaire», la justice restant largement sous influence exécutive, et fait état de nombreux «prisonniers politiques» parmi les journalistes, activistes et militants.

Le Conseil des droits de l’homme américain signale, pour l’année 2023, qu’au moins 250 personnes ont été détenues arbitrairement rien que pour avoir «exprimé leur opinion pacifiquement». Cette répression touche toutes les voix dissidentes: le principal rapporteur international rappelle que journalistes, avocats et opposants subissent arrestations et mauvais traitements systématiques, sans que les investigations se traduisent par des procès équitables. Le gouvernement américain soutient les organisations de défense des droits humains algériennes qui n’hésitent pas à dénoncer ce bilan: elles ont «appelé à plusieurs reprises le gouvernement [algérien] à libérer tous les prisonniers politiques», témoignage de l’ampleur des détentions abusives.

La vitrine réformatrice, le système intact

Dans ce climat, les «réformes» évoquées par Alger paraissent cosmétiques: l’adoption d’une nouvelle constitution (déc. 2020) dans la foulée du Hirak a été avant tout symbolique. Le mouvement de protestation pro-réforme a certes contribué à déloger le clan Bouteflika et à enfermer quelques anciens dignitaires, mais les «institutions centrales (armée, services de sécurité, structures pétrolières) demeurent aux mains des élites historiques», souligne Washington.

Les élections législatives de juin 2021 et de septembre 2024 ont été boycottées par l’opposition et la société civile. Avec ironie le Congrès affirme qu’elles se sont tenues «sous télésurveillance de l’armée», c’est-à-dire avec un service de veille militaire dans chaque bureau de vote qui transmet des alertes à un QG créé pour surveiller les élections. Les réformes annoncées ont certes permis de faire émerger un président du Conseil de la nation (sénat) et un Premier ministre annoncé comme indépendant, mais le président Abdelmadjid Tebboune reste le personnage clé, accusé de servir de «façade».

Le Département d’État observe ainsi que le chef de l’État Abdelmadjid Tebboune nomme en pratique «tous les procureurs et juges» sans aucun contre-pouvoir parlementaire, ce qui «limite l’indépendance du pouvoir judiciaire». Autrement dit, la séparation des pouvoirs prévue par la Constitution n’est que formelle: l’exécutif algérien garde la haute main sur la magistrature.

Médias, associations, opposition: l’étouffement méthodique

Par ailleurs, les autorités algériennes continuent à museler les médias et la société civile. La Constitution garantit théoriquement la liberté d’expression, mais Washington observe que le gouvernement a systématiquement «harcelé les critiques, appliqué arbitrairement des lois vagues et mis la pression sur éditeurs, rédacteurs, publicitaires et journalistes». Les nouvelles lois sur l’information votées en août 2023 sont données en exemple: elles obligent les journalistes à révéler leurs sources, autant de mesures qui restreignent encore davantage la presse. Les médias en ligne et les blogueurs ne sont pas épargnés, tandis que de nouveaux titres peinent à se lancer sans le feu vert de l’État.

Quant à la société civile organisée, elle est tenue en laisse. Les comptes-rendus soulignent la répression persistante des droits civils. Le Département d’État signale que le gouvernement criminalise les manifestants et journalistes par des procès pour «atteinte à la sécurité de l’État» ou «diffamation», aboutissant à «la disparition de l’espace civique»: fermeture d’associations (ex. RAJ), pression judiciaire sur les associations de défense (LADDH, MAK), et arrestations massives d’activistes et leaders du Hirak pour de pseudo-«crimes de terrorisme». En 2021 l’Algérie a étendu la définition du «terrorisme» pour y inclure presque tout acte politique non violent. Le Congrès dénonce «une sévère répression» des libertés d’expression, de réunion et d’association. Freedom House, une ONG financée par le gouvernement américain, basée à Washington, qui étudie l’étendue de la démocratie dans le monde confirme en 2023 «l’écrasement des manifestations», tandis que le Congrès évoque un an plus tard l’existence d’une «liste spéciale de surveillance». Par ricochet, les Algériens se détournent de la sphère publique: l’autocensure gagne du terrain, de peur d’être qualifiés d’ennemis de l’État, note encore la même source.

L’empire économique public-cratie

Sur le plan économique, les rapports officiels décrivent une Algérie enlisée dans son économie de rente et plombée par sa structure dirigiste. L’«économie dominée par des entreprises d’État» est qualifiée de particulièrement contraignante pour les investisseurs. Les experts de l’ambassade des États-Unis confirment que l’Algérie vit toujours au rythme de ses hydrocarbures: le secteur pétrolier et gazier fournit historiquement 95% des recettes d’exportation et environ 40% des revenus de l’État. Cette dépendance crée une grande volatilité budgétaire. Les Américains soulignent que les déficits publics restent massifs et se creusent d’année en année. Ils étaient de 29 milliards de dollars en 2022 (20% du PIB), 42 milliards en 2023 et 62 milliards en 2024. Ils sont estimés à 64 milliards de dollars pour 2025 et à 75 milliards pour 2026. Des niveaux insolubles qui ne pourront trouver une réponse que dans l’endettement et l’emprunt à l’étranger, estime-t-on.

«L’ambassade américaine d’Alger citée par le Département d’État énumère le catalogue des obstacles: procédures douanières compliquées, bureaucratie lourde, transferts de fonds difficiles et, surtout, lois et réglementations qui changent fréquemment et sont appliquées de manière inégale. »

—  US Department of State Country Reports 2023

La lenteur et l’inefficacité des réformes économiques suscitent également la méfiance. L’annulation ponctuelle de la règle du «51/49» (majorité algérienne obligatoire dans les entreprises) a alterné avec des rétropédalages administratifs qui brouillent le message de réforme. Washington relève que l’Algérie a introduit une nouvelle loi sur les hydrocarbures en 2019 pour séduire les pétroliers étrangers, mais que la mise en œuvre se fait encore attendre. Le climat des affaires pâtit ainsi d’une grande incertitude. Dans son dernier rapport, l’ambassade américaine d’Alger citée par le Département d’État énumère le catalogue des obstacles: procédures douanières compliquées, bureaucratie lourde, transferts de fonds difficiles et, surtout, lois et réglementations qui changent fréquemment et sont appliquées de manière inégale. Cette instabilité «augmente le risque commercial» pour les entreprises étrangères, alourdissant le retour sur investissement et refroidissant les plus hardis.

L’interventionnisme économique de l’État est par ailleurs jugé contre-productif. Les politiques de substitution aux importations, censées protéger l’industrie locale, génèrent pour l’instant des pénuries et de l’inflation, notamment alimentaire. Les analystes américains observent que ces mesures se traduisent par «incertitudes réglementaires, pénuries d’approvisionnement, augmentation des prix et choix de produits limités» pour les consommateurs. Au total, le tableau économique algérien vu par Washington est celui d’une économie assise sur son pétrole, mais incapable de diversifier ses ressources.

Une économie verrouillée jusque dans sa purge anticorruption

Les efforts récents de lutte contre la corruption, loués à grand bruit par Alger, inspirent aussi peu de confiance outre-Atlantique. L’ambassade souligne qu’une «campagne anticorruption» est en cours, mais que son effet pervers est d’augmenter la méfiance des investisseurs et de geler de nombreux projets de grande envergure. En pratique, cette chasse aux sorcières bureaucratique laisse planer un sentiment de fragilité juridique: contrats renégociés au gré des échéances politiques, interprétation changeante des textes et interventionnisme administratif omniprésent. Pour les marchés américains, l’Algérie reste donc un client au profil sclérosé: riche en gaz, mais peu prévisible et marqué par de forts obstacles étatiques. Comme le résume l’ambassade américaine, l’économie algérienne «dominée par des entreprises publiques» est tout simplement «difficile pour les entreprises américaines». Autrement dit: circulez, il n’y a pas d’argent à faire!

Analyse sociale: jeunesse méprisée

Sur le plan social, les préoccupations de l’oncle Sam portent sur la situation des citoyens ordinaires. Les inégalités économiques (jeunes chômeurs, disparités de revenus, privilèges de certaines élites) ne sont pas détaillées chiffre par chiffre, mais les indices de mécontentement sont largement partagés dans les rapports gouvernementaux. La jeunesse algérienne est au cœur de ce malaise. Avec un chômage avoisinant les 30% chez les moins de 25 ans, nombreux sont les jeunes diplômés tournant en rond face à des frontières sociales ou professionnelles bloquées. Les récentes mobilisations de la génération post-Hirak (slogans sur Internet, manifestations restreintes, grèves) ont systématiquement été jugulées. De fait, la très grande majorité des militants sociaux emprisonnés sont de jeunes activistes ou de simples manifestants de rue. Les rapports américains font mention du sort de ces jeunes contestataires: beaucoup ont été jugés et emprisonnés pour des raisons politiques ou détenus en préventive durant des mois sans procès. Au final, c’est toute une génération qui voit ses aspirations démocratiques étouffées.

À Washington, une confiance qui s’amenuise

Les États-Unis affichent désormais envers l’Algérie un scepticisme à la fois lucide et sévère. Le sombre tableau dressé par les institutions américaines est sans appel: elles décrivent un régime autoritaire recourant à la répression politique, verrouillant les libertés publiques, s’appuyant sur une économie largement étatisée et laissant prospérer de profondes fractures sociales. L’image renvoyée par Alger est jugée aux antipodes de celle que susciterait un «pays ami».

Derrière les discours officiels d’Alger, les Américains voient surtout une autocratie au vernis électoral, peu encline à l’ouverture et prompte à instrumentaliser l’économie pour servir les intérêts des élites. Le régime est perçu comme opaque et rigide, et le pays de plus en plus à surveiller. Par exemple, la Commission américaine pour la liberté religieuse propose de conditionner aides et échanges commerciaux à des améliorations tangibles en matière de droits civiques. La dégradation de l’image algérienne à Washington n’est pas seulement symbolique: elle finit par peser sur les arbitrages politiques, économiques et stratégiques américains. Et cette mauvaise réputation, une fois installée, sera longue et difficile à dissiper pour Alger.

1– US Department of State Country Reports (2022–2025); Congressional Research Service (2022-2025); Investment Climate Statement (2023); International Trade administration of USA (2023); Freedom House (2023-2024).

Par Karim Serraj
Le 15/03/2026 à 11h59