Les crises géopolitiques qui affectent le monde ont historiquement exercé une influence immédiate sur les marchés énergétiques et sur le transport maritime international. À ce titre, celle qui secoue le Moyen-Orient et fait trembler les marchés n’y échappe pas, ceci dans un contexte où plus de 80% du commerce mondial s’effectue par voie maritime selon la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED).
Compte tenu de la connectivité, aujourd’hui toute perturbation dans les principales routes de navigation se répercute rapidement sur les chaînes logistiques et les coûts du commerce international.
Les tensions observées dans le golfe Persique et en mer Rouge font l’objet d’une surveillance étroite par l’ensemble des acteurs du transport maritime et de l’assurance. Le détroit d’Ormuz, par lequel transitent environ 20% du pétrole mondial, soit près de 20 millions de barils par jour selon l’Energy Information Administration (EIA), constitue l’un des points névralgiques du commerce énergétique mondial. Et toute instabilité dans cette zone stratégique peut provoquer une réaction immédiate des marchés de l’énergie et du transport.
Pour le Maroc, dont la quasi-totalité des échanges commerciaux internationaux s’effectue par voie maritime, ces évolutions représentent un facteur de risque logistique qu’observent de près les opérateurs du secteur.
Karim Essakali, expert en services de dédouanement, transport international et logistique, estime que les tensions actuelles agissent simultanément sur deux leviers déterminants pour les chaînes d’approvisionnement, notamment le prix de l’énergie et la sécurité des routes maritimes.
Selon lui, le carburant représente une composante centrale des coûts de transport, qu’il s’agisse du transport maritime, aérien ou routier. Dès lors, toute hausse des prix pétroliers tend à se répercuter sur les tarifs du fret.
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«Lorsque les prix de l’énergie augmentent, les compagnies de transport appliquent généralement des surcharges carburant qui viennent renchérir le coût du transport international», explique-t-il. Dans un pays comme le Maroc, dont l’économie dépend fortement des importations de produits intermédiaires, de matières premières et de biens de consommation, cette dynamique peut rapidement se traduire par une hausse du coût global d’acheminement des marchandises.
Cette transmission des coûts logistiques est d’autant plus sensible que le commerce extérieur marocain repose largement sur le transport maritime. Les ports du Royaume constituent en effet les principales portes d’entrée des flux commerciaux internationaux.
Routes maritimes stratégiques sous surveillance
Les tensions géopolitiques dans la région ont également des implications directes pour la sécurité des routes maritimes. Le canal de Suez, passage stratégique reliant l’Asie à l’Europe, concentre à lui seul environ 12% du commerce mondial et près de 30% du trafic mondial de conteneurs, selon l’Autorité du canal de Suez et la CNUCED.
Or les perturbations récentes observées en mer Rouge ont déjà affecté la fluidité du trafic maritime. Les données du système PortWatch du Fonds monétaire international indiquent que le trafic maritime dans cette zone a chuté de plus de 40% au début de l’année 2024 après les attaques contre plusieurs navires marchands. À certains moments, le trafic de porte-conteneurs transitant par le canal de Suez a même reculé de plus de 60%, selon ces mêmes données.
Dans ce contexte, plusieurs grandes compagnies maritimes ont choisi de modifier leurs itinéraires afin d’éviter les zones jugées à risque. Des armateurs majeurs comme Maersk, MSC ou CMA CGM ont ainsi redirigé une partie de leurs navires vers la route du cap de Bonne-Espérance, contournant l’Afrique australe.
Cette option logistique, bien que sécuritaire, entraîne un allongement significatif des trajets. Selon les estimations de Clarksons Research et de la CNUCED, le contournement par le cap de Bonne-Espérance ajoute environ dix à quinze jours de navigation sur certaines routes reliant l’Asie à l’Europe. Cet allongement se traduit mécaniquement par une hausse des coûts de carburant et du fret.
Sur le terrain, certains opérateurs observent déjà des signaux d’ajustement du marché logistique. Karim Essakali souligne que certains agents et transitaires basés dans les grands hubs logistiques du Golfe annoncent des augmentations tarifaires, y compris pour des conteneurs déjà chargés et prêts à être expédiés.
Ces ajustements reflètent la sensibilité du marché du fret maritime aux tensions géopolitiques et à l’évolution du risque perçu dans certaines zones de navigation.
Selon l’expert, si ces tensions devaient se prolonger, «les chaînes logistiques internationales pourraient connaître des perturbations plus structurelles», et d’ajouter que «l’augmentation du coût de l’énergie, la modification des itinéraires maritimes et la prudence accrue des opérateurs pourraient engendrer des délais supplémentaires dans l’acheminement des marchandises».
Pour Karim Essakali, ces perturbations logistiques peuvent provoquer un effet d’entrainement sur les chaînes d’approvisionnement mondiales, avec un allongement des délais d’expédition et une hausse progressive des coûts d’importation.
Le rôle de l’assurance maritime
Parallèlement aux enjeux logistiques, le secteur de l’assurance maritime suit attentivement l’évolution de la situation sécuritaire dans la région.
Omar Bourhabi, commissaire d’avaries international et expert agréé, souligne que les assureurs maritimes accordent une attention particulière à la sécurité de la navigation dans le golfe Persique et en mer Rouge.
L’International Union of Marine Insurance (IUMI) ainsi que l’ensemble du secteur de l’assurance maritime surveillent étroitement l’évolution de la situation, notamment en ce qui concerne la sécurité des marins et la liberté de navigation. «Comme pour tous les acteurs du transport maritime, la sécurité des équipages demeure une priorité pour les armateurs», explique l’expert.
La situation reste toutefois instable. Plusieurs navires se retrouvent immobilisés dans certaines zones du golfe Persique et certains opérateurs modifient leurs itinéraires afin d’éviter les zones à haut risque.
«Ces ajustements opérationnels peuvent entraîner des effets logistiques indirects, notamment l’accumulation de cargaisons dans certains ports ou l’allongement des trajets maritimes», avertit Omar Bourhabi.
Une hausse marquée des primes de risque
Dans ce type de contexte géopolitique, le marché de l’assurance maritime s’adapte rapidement à l’évolution du risque. «Les assureurs peuvent réévaluer les conditions de couverture, en particulier pour les traversées dans les zones considérées comme sensibles», souligne-t-il.
Les primes d’assurance liées aux risques de guerre ont ainsi connu des ajustements significatifs. Selon les données du Lloyd’s Market Association relayées par Bloomberg et Reuters, ces primes sont passées d’environ 0,05% de la valeur du navire à près de 0,7% pour certaines traversées jugées à haut risque.
Pour un navire évalué à 100 millions de dollars, cette prime peut atteindre jusqu’à 700.000 dollars pour un seul passage dans certaines zones maritimes sensibles.
Cependant, Omar Bourhabi souligne que «la couverture d’assurance en cas de guerre reste disponible pour les armateurs et exploitants de navires, à condition que la navigation demeure autorisée par les États du pavillon et les autorités concernées».
Dans certaines situations, les assureurs peuvent notifier la résiliation d’un contrat afin de réévaluer les conditions de risque. Toutefois, il précise que «cette procédure ne signifie pas nécessairement la disparition de la couverture, mais plutôt une renégociation des conditions d’assurance».
Pour l’économie marocaine, l’impact de ces tensions dépendra largement de leur durée et de leur intensité. Les perturbations logistiques mondiales ont historiquement tendance à se transmettre aux économies importatrices à travers plusieurs canaux: hausse des coûts de transport, allongement des délais d’approvisionnement et renchérissement de certains intrants industriels.








