L’Espagne en passe de devenir le troisième investisseur au Maroc

Adil Rais, coprésident du Conseil économique Maroc-Espagne.

Avec un commerce bilatéral qui dépasse désormais les 22 milliards d’euros par an, les relations économiques entre le Maroc et l’Espagne entrent dans une phase de consolidation marquée par une intégration industrielle croissante, une forte complémentarité productive et un regain d’intérêt pour les investissements. Pour Adil Rais, coprésident du Conseil économique Maroc-Espagne, cette dynamique témoigne d’une interdépendance de plus en plus structurée entre les deux économies et ouvre la voie à une nouvelle étape de coopération.

Le 10/03/2026 à 12h29

À peine quatorze kilomètres séparent les côtes du Maroc et de l’Espagne. Au fil des décennies, cette proximité géographique s’est progressivement transformée en une proximité économique de plus en plus dense. Aujourd’hui, les échanges commerciaux entre les deux pays dépassent les 22 milliards d’euros par an et illustrent une relation qui ne se limite plus à un simple commerce de marchandises. Elle s’apparente désormais à un véritable système productif partagé entre les deux rives du détroit de Gibraltar.

Les économies marocaine et espagnole se sont progressivement imbriquées dans plusieurs secteurs industriels stratégiques, créant une interdépendance rare dans l’espace euro-méditerranéen. Pour Adil Rais, coprésident du Conseil économique Maroc-Espagne, cette évolution s’inscrit dans une trajectoire de long terme fondée sur la convergence des deux économies. «La relation entre le Maroc et l’Espagne est très solide. L’Espagne est le premier partenaire commercial du Royaume depuis plusieurs années et les évolutions ont été importantes aussi bien au niveau des importations que des exportations, mais également des investissements», affirme-t-il. Selon notre interlocuteur, les échanges entre les deux pays atteignent aujourd’hui près de 211 milliards de dirhams par an, une dynamique qui témoigne de l’intensification progressive des relations économiques entre les deux rives du détroit.

Une interdépendance industrielle de plus en plus marquée

Au-delà du volume des échanges, la relation économique entre le Maroc et l’Espagne se distingue désormais par un niveau élevé d’intégration industrielle. Plusieurs secteurs fonctionnent déjà selon une logique de chaîne de valeur partagée, dans laquelle les entreprises des deux pays participent à différentes étapes du processus de production.

L’industrie automobile illustre particulièrement cette dynamique. Des composants fabriqués en Espagne sont intégrés dans les véhicules produits au Maroc, lesquels sont ensuite exportés vers le marché européen. «Aujourd’hui l’interdépendance est très forte entre les deux pays. Le Maroc importe des pièces qui sont intégrées dans les véhicules fabriqués dans le Royaume et ces véhicules sont ensuite exportés vers l’Espagne», explique Adil Rais. À ses yeux, cette organisation productive dépasse largement la logique traditionnelle du commerce extérieur. «Les pièces que le Maroc importe d’Espagne occupent une place importante dans les importations en provenance de ce pays. Cela montre le niveau d’intégration de la chaîne de valeur industrielle entre le Maroc et l’Espagne», ajoute le coprésident du Conseil économique Maroc-Espagne.

Parallèlement, de nouveaux segments industriels commencent à prendre de l’importance, notamment celui des véhicules électriques, qui représente une part croissante des exportations marocaines vers le marché espagnol.

Textile, agriculture et pêche au cœur de la complémentarité

La complémentarité économique entre les deux pays ne se limite toutefois pas au secteur automobile. D’autres secteurs historiques continuent de structurer les relations commerciales bilatérales, à commencer par le textile. Depuis plusieurs années, le Maroc s’est imposé comme une plateforme industrielle majeure pour certaines des plus grandes entreprises espagnoles de la mode. «Il ne faut pas oublier que le Maroc fait partie des quatre principaux fournisseurs mondiaux d’Inditex. Les ateliers textiles dans les régions de Tanger et de Casablanca approvisionnent le groupe espagnol depuis de nombreuses années», souligne Adil Rais.

Cette intégration industrielle dépasse même le cadre du marché européen. «Pour vous donner une idée, une grande partie des produits qu’Inditex exporte vers les États-Unis est fabriquée au Maroc. Environ 85 pour cent de ces produits proviennent d’usines marocaines, ce qui a été rendu possible notamment grâce à l’accord de libre-échange entre le Maroc et les États-Unis», explique-t-il. À ces secteurs s’ajoutent d’autres domaines de coopération qui illustrent également la complémentarité productive entre les deux économies, notamment l’agriculture et la pêche, deux piliers historiques du commerce bilatéral.

Le Maroc s’est en effet imposé comme l’un des principaux fournisseurs agricoles du marché espagnol. Les importations espagnoles de fruits et légumes en provenance du Royaume représentent aujourd’hui près de 26% des achats espagnols dans ce segment. Cette dynamique s’est encore accélérée récemment. Au cours des premiers mois de 2025, l’Espagne a importé plus de 188.000 tonnes de fruits et légumes marocains pour une valeur proche de 481 millions d’euros. Les tomates, les poivrons et les haricots verts figurent parmi les produits les plus demandés.

La pêche constitue également un axe structurant de cette relation économique. Le secteur halieutique marocain, qui génère chaque année entre 2 et 3 milliards de dollars d’exportations et fait vivre des centaines de milliers de personnes, trouve en Europe et en Espagne en particulier l’un de ses principaux marchés. Dans ce contexte, l’Espagne importe régulièrement des produits de la mer marocains pour une valeur qui a dépassé 130 millions de dollars en 2024.

Des investissements en progression mais encore en retrait par rapport au commerce

Malgré l’intensité des échanges commerciaux, l’Espagne n’est pas encore le premier investisseur étranger au Maroc. La tendance est néanmoins clairement à la progression. «Il est vrai que l’Espagne n’est pas encore le premier pays investisseur au Maroc, mais sa position s’est nettement améliorée ces dernières années. Elle est passée de la sixième à la quatrième place parmi les investisseurs étrangers», souligne Adil Rais.

Selon lui, cette évolution reflète un changement progressif dans la perception du marché marocain par les entreprises espagnoles. «L’Espagne commence à considérer le Maroc comme une plateforme stratégique pour ses investissements. Pendant longtemps, les entreprises espagnoles ont privilégié l’Amérique latine ou certains pays européens. Aujourd’hui, le Maroc apparaît de plus en plus comme une destination prioritaire», observe-t-il.

Plusieurs secteurs attirent désormais l’attention des investisseurs espagnols, notamment le tourisme, les infrastructures ou encore l’industrie aéronautique.

«Nous voyons par exemple l’installation de plusieurs chaînes hôtelières espagnoles au Maroc. Le secteur aéronautique commence également à devenir un domaine important pour les investissements espagnols», explique Adil Rais. Les grands projets d’infrastructures lancés par le Royaume, notamment dans les domaines de l’eau ou de l’énergie, pourraient également accélérer cette dynamique.

Les entreprises marocaines se tournent aussi vers l’Espagne

Dans le même temps, un mouvement inverse commence à se dessiner. Les entreprises marocaines s’intéressent de plus en plus au marché espagnol.

«Pour la première fois, les investissements marocains en Espagne ont dépassé l’équivalent d’un milliard de dirhams. C’est une évolution importante car elle montre que les entreprises marocaines commencent à considérer le marché espagnol comme une opportunité d’expansion», explique Adil Rais.

Ces investissements concernent notamment le secteur de la distribution ainsi que certaines opérations d’acquisition menées par des groupes marocains.

Cette dynamique traduit une nouvelle phase dans l’internationalisation des entreprises marocaines qui, après s’être fortement développées sur le continent africain, commencent désormais à se tourner davantage vers l’Europe. «Pendant longtemps les entreprises marocaines ont surtout investi en Afrique. Aujourd’hui, l’Espagne commence à apparaître comme une destination naturelle pour cette expansion», estime notre interlocuteur.

À mesure que les chaînes industrielles se consolident et que les investissements gagnent en importance, la relation économique entre le Maroc et l’Espagne semble appelée à se renforcer encore dans les années à venir. Pour Adil Rais, la prochaine étape résidera précisément dans le développement de l’investissement comme moteur de la relation bilatérale. «Nous sommes des partenaires commerciaux structurellement très importants l’un pour l’autre. Désormais, ce qui émerge avec de plus en plus de force, c’est le rôle de l’investissement comme nouveau levier de la relation économique entre le Maroc et l’Espagne», affirme-t-il.

Dans ce contexte, le coprésident du Conseil économique Maroc-Espagne se montre convaincu que la place de l’Espagne parmi les investisseurs étrangers au Maroc continuera de progresser. «Cette évolution sera la conséquence naturelle du niveau d’intégration économique qui existe déjà entre les deux pays», conclut-il.

Par Faiza Rhoul
Le 10/03/2026 à 12h29